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vendredi 8 janvier 2016

DES REINES ET DES RUFFIANS

Un léger souffle dans la nuque, une voix dans mon oreille :
- Welcome to Yémen.
Je me retourne. 
Personne ! Ou plutôt si : une foule. 
La foule effervescente d’une salle de débarquement d’un aéroport, des hommes s'embrassent à grand renfort de Salamalek, des femmes réunissent des bagages : des cartons, des sacs colorés, des valises. Elles vont et viennent comme des ombres noires. 
Une foule et personne en particulier.
Welcome to Yémen !

Il était une fois…
Pour l’instant mon Yémen se réduit au grincement strident du carrousel à bagage. La chaleur lourde et poussiéreuse colle à la peau, l’odeur âcre de sueur et de tabac froid irrite les muqueuses. 
En mettant le pied sur le pays de droite, Rimbaud se posait la question : « Qu’est ce que je fais ici ? ».
Moi, non ! Je sais ce que je suis venu faire ici. Je ne connais pas encore le résultat de cette errance, par contre j’ai longuement arpenté le sentier qui débouche aujourd'hui à l’ombre des remparts de Sana’a, la capitale du pays.

Quand j’avais 4 ou 5 ans, ma mère me contait des histoires pour m’endormir. Etaient-ce ces histoires fabuleuses ou le son de sa voix durant ces moments privilégiés que j'adorais ? 
Elle, assise, sur le bord du lit et moi enfouie sous la couette, ne laissant dépasser que le bout de mon nez.
Une légende revenait régulièrement, car j'imagine que maman l'aimait plus que moi. 
Elle me racontait comment Salomon avait usé de ruses et de stratagèmes pour imposer la belle Reine de Sabah à son peuple. 
-       Pas aussi belle que toi maman !
-       Tu es un amour, Diego, toutes les femmes sont belles quand on les aime. Mais la reine de Sabah était d'une beauté qu'aucune autre femme au monde ne peut ou ne pourra atteindre…
Le petit garçon que j'étais, insistait : 
-       C'est toi la plus belle maman ! 
Elle rougissait dans la pénombre de ma chambre et reprenait l'histoire.

 lI était une fois, dans un pays mystérieux ourdi de montagnes et de déserts plus vastes que nulle part ailleurs, une reine. Cette femme, belle comme le jour et la nuit, belle comme les gouttes de pluie dans le désert, belle comme la lune ronde, dirigeait son royaume avec sérénité. 
D’une intelligence rare, elle avait de l'affection pour son peuple. En retour, ses sujets la vénéraient. Attentive au bien être de chacun, elle avait fait construire un barrage pour assurer des réserves d’eau aux portes du désert. Visionnaire, elle avait mis en place un programme de culture qui permettait à toute personne manger à sa faim. 
L’or, le sel, la myrrhe, l’encens étaient échangés dans sa cité et apportaient la prospérité de tous.
Les artistes, les poètes, les musiciens se pressaient aux portes de la capitale du royaume -  Marib. De leurs arts, ils enchantaient la vie des bourgeois dans les palais. Dans les rues, ils amusaient le peuple, les artisans et les agriculteurs. 
La vie au royaume de Sabah était douce.
Sa réputation s'étendait par-delà les mers et les océans, les montagnes et les déserts. Par-delà les plaines et les vallées du royaume, hors des frontières du pays, on glorifiait son nom. Son aura suscitait de l'admiration mais aussi – c'est malheureusement la nature humaine - de la jalousie.
Certains disaient que Sabah était une créature du diable. "On" racontait que derrière sa beauté se cachait un démon. D'autres arguaient qu’il était impossible de faire pousser quoi que ce soit dans ce pays. Impossible de garder de l'eau dans le désert. Inconcevable de combler tout un peuple… Autant de preuves irréfutables de l'œuvre d'une créature maléfique, le diable même… 
Plus encore, cette diablesse avait des sabots à la place des pieds. 

Pays de droite
Au cours d’un voyage au pays de droite  - c’est ainsi qu’on nommait le royaume de Sabah en ce temps-là. 
Le ton de la voix de ma mère changeait et je savais que je devais redoubler d'attention dans ces moments-là.
- Ces histoires sont aussi l'occasion de t'apprendre certaines choses qui te serviront plus tard. Murmurait-elle. 
On nommait donc cette contrée - le pays de droite car jadis personne ne connaissait la boussole et l'on ne parlait pas du pôle nord. La référence pour se déplacer était la course du soleil – de l'orient à l'occident. C'est l'étymologie du mot : orientation !
La traduction littérale de Yémen, le nom actuel du royaume de Sabah est "Le pays de Droite" – à droite de la trajectoire du soleil.
- Souviens-t-en Diégo. 
Une pause. 
Elle attendait que j'assimile ce qu'elle venait de me dire avant de reprendre le fil de l'histoire. 

Est :  n.m. inv. 1. L'un des quatre points cardinaux, situé du côté de l'horizon où le soleil se lève. SYN. : Orient. Abév. : E. 2. (Avec une majuscule.) Partie du globe terrestre ou ensemble des régions d'un pays, d'un continent situées vers ce point.


Au cours d'un voyage au pays de droite donc, le roi Salomon fut l'hôte de la reine. Subjugué par tant d’esprit et de beauté et de grâce. Impressionné par l'organisation sociale du royaume il tomba immédiatement amoureux de la femme comme de la reine. Malgré les protestations de ses conseillers, qui lui ressassaient que cette femme était un démon, l'assurant que son peuple ne verrait pas d’un bon œil une liaison avec cette créature, le roi Salomon suivit envers et contre tous le chemin de son cœur ! 
Aussi pour prouver au monde entier que la belle était une femme de chair et de sang, le roi fit construire un grand palais. 
Un parvis de marbre bleu en gardait l’entrée. Le marbre était si pur qu'il donnait l'illusion de devoir traverser un bassin d’eau claire et cristalline. 
La reine ne voulant pas mouiller sa robe cousue d’or, sertie de diamants, de rubis, la releva jusqu’aux genoux, dévoilant ainsi… ses pieds. 
Conseillés, détracteurs, opposant, ministres purent constater que cinq petits orteils terminaient le galbe parfait d'un coup de pied. L'ensemble était  surmonté d’une cheville fine et délicate. Point de sabots. La reine de Sabah était une femme… comme les autres ! 
L’histoire continuait…  
Des huppes transportaient des missives entre Jérusalem et le sud de l'Arabie. Une arche recueillait les tables de la loi. Elle passait d'un continent à l'autre. Un fils, roi d’Afrique et gardien de la sagesse humaine, faisait perdurer cette alliance de Jérusalem capitale du monde avec le berceau de l'humanité.

Je n’écoutais plus. 
Je pensais à ces mots qui chantaient… Le pays de droite !
Je n'avais aucune idée de l’endroit où se situait cette bande de terre. Ma mère décrivait  des montagnes et des déserts. Elle parlait de mers et d'océans. Elle discourait longuement à propos d'une kyrielle de petits chefs de tribus, tous plus fiers les uns que les autres, tous prêts à guerroyer pour un oui ou pour un non. 
Yémen ! Mais où diable se cachait ce pays que je ne trouvais pas sur notre globe terrestre ? 
Je dormais…

Reine n.f. (lat. regina). 1. Souveraine d’un royaume. 2. Femme d’un roi. 3. Femme qui domine, dirige, l’emporte en qqch. La reine de la soirée. 4. Ce qui domine, s’impose. La rose est la reine des fleurs. ◊ Fam. La petite reine : la bicyclette. 5. (En oppos.) Qui occupe la première place. L’épreuve reine des JO. 6. Femelle reproductrice, chez les insectes sociaux (abeilles, par ex.). 7. Pièce du jeu d’échecs ou carte représentant une dame.
Suis-je donc ici pour ça ? Des contes et des légendes qu’une mère racontait à son jeune enfant pour l’endormir.
Ou pour comprendre la place de la femme dans la société yéménite ? Aujourd’hui dans l'ombre, alors qu’elle était prépondérante dans l’ancien temps.
Assis dans le taxi qui se fraie un passage dans la circulation et les embouteillages pour me conduire de l'aéroport vers la ville, je ne vois que des femmes voilées de noir. J'aperçois des silhouettes furtives dévorées par les impasses étroites et s'engouffrer sous les poches des maisons.
La suite de mon voyage m’a montré un tout autre visage. Les femmes engagent la conversation avec les voyageurs, invitent l’étranger à boire le thé et à partager une galette. 
J'ai compris leur lutte : ne pas vouloir l’eau courante à la maison afin de  pouvoir continuer à se retrouver autour de la citerne communale. Et ainsi vilipender, entre elle, le machisme des hommes. 
J'ai partagé le qat avec des rigolotes, des bavardes, des croqueuses de vie… des reines. 
Toutes les femmes sont des reines disait ma mère. 


De Barcelone à Marib
Plus tard, mon arrière grand père se plaisait, comme toutes les personnes âgées arrivées à l’orée de leur vie, à me raconter, lui aussi, des histoires. À vrai dire c'est plutôt l’histoire de sa vie qu'il aimait soliloquer.  
La guerre d’Espagne revenait inlassablement sur le tapis. À Barcelone, mon grand père avait rencontré entre les tirs et les bombardements les grands hommes, Capa, Hemingway, Dos Pasos…
Une rancœur inexpliquée ou une admiration secrète le conduisait toujours à parler de Malraux.
- Malraux te noyait de parole, il savait tout sur tout, il était grossier. Son esprit
allait encore plus vite que le flot de ses discours au point de sortir de son corps par des tics et des rictus. 
Je n’écoutais que d’une oreille les préambules car je savais où il voulait en venir : 
- Diego, cet homme était un ruffian ! Il voulait piller le site de Marib – la ville perdue de la reine de Sabah au Yémen !
J’étais tout ouïe à ce moment-là.
Encore ce pays, encore ce mot envoutant comme le chant comme le chant des sirènes : le Yémen.
-       Il a bien faillit le faire le bougre, il avait trouvé un avion. Un pilote, Orniglion-Molinier, un autre ruffian. Tous les deux ont survolé les oueds et les plateaux. Le désert a bien protégé ses secrets et Malraux n’a rien vu, rien pris, rien ramené… Pas comme à Ankor, Diego… mais ça c’est une autre histoire. 

« Sur la croûte du désert s’étendait la courbe d’un immense poignard d’obsidienne fait de roche volcaniques, éclatant de facettes noires. C’était la vallée des Tombeaux que nous avions manqué la veille, la vallée des Adites où la légende enterre les rois sabéens : leurs tombeaux d’ardoise étincelait (…) 
André Malraux – Antimémoires.


J’adorais l’odeur des P4 que mon grand père fumait et je m’employais à rouler la cinquième cigarette en récupérant les quatre mégots sans lâcher mon attention de sa voix rocailleuse. Elle résonnait des vestiges d’un barrage qui permettait à tout un peuple de cultiver aux portes du désert. Des cendres d'une ville où les arts étaient fêtés. 
Mon grand père sortait alors une photo en noir et blanc. Sur la gélatine jaunie par le temps, on voyait des colonnes de sections carrées surgir du sable vers un ciel sans nuage. Des gamins de mon âge grimpaient entre les colonnes, jambes et bras écartés. Dans le flou de l’arrière-plan, au loin on devinait une petite colline et les ruines d’un village.
J’avais appris à placer le pays sur l’échiquier du monde.
- Aujourd’hui Diego, les bédouins gardent jalousement le site. Personne ne peut plus le visiter car ils pensent pouvoir découvrir le trésor de la Reine de Sabah.
- Comment as-tu eu cette photo Pépé ? Lui demandai-je pour rythmer la conversation car je connaissais la réponse pour l'avoir entendu des centaines de fois.
La photo avait été prise par un autre ruffian : Henry de Montfreid, trafiquant d'âmes et d'armes, que mon grand-père avait rencontré je ne sais où, je ne sais quand.

Ruffian ou Rufian n.m. (ital. Ruffiano, entre-metteur). 
Vx. Homme hardi et sans scrupule qui vit d’expédients ; aventurier.


Des Ruffians au Yémen il y en a eu… 
Honneur au premier de ces doux rêveurs cherchant fortune et gloire.

Rimbaud est venu s'échouer en Orient à la suite d’une « déconvenue » amoureuse. Plus de poésie, plus de vers, il s'engage dans l'armée, s'embarque dans la marine. Déserte en Indonésie. Arrive à Aden en 1880. Il devient contre-maître d'une plantation de café, trafiquant d’arme, explorateur pour la Société de Géographie…. Il traîne ses semelles de vent entre l'Ethiopie et le Yémen. 
Sa jambe droite enfle. Il rentre à Marseille. Il est amputé, ruiné. Il meurt.

Aden est un roc affreux, sans un seul brin d’herbe ni une goutte d’eau bonne : on boit de l’eau distillée. La chaleur y est excessive. » 
Arthur Rimbaud Lettre à sa famille du 20 août 1880.
Je pense à lui en escaladant le volcan qui domine la ville et le port d’Aden. La légende voudrait que Noé y construisit son arche.
Encore une légende.
Qu’est-ce qui a séduit Rimbaud sur ces terres arides et surchauffées ? Est-ce le port altier de ces hommes fiers ? Le respect des coutumes traditionnelles en arborant une futah ceint de la jambia - le poignard traditionnel dont le manche est en corne de rhinocéros ? Est-ce l'espoir que tout peut recommencer ? 

Rimbaud, le poète de mon adolescence, s'est effacé vers d'autres lectures. 

En 1930, Joseph Kessel est envoyé en reportage au Yémen. L’hebdomadaire "Le Matin" lui commande une série d’articles. De ce reportage, le plus dispendieux de l’entre-deux-guerres, il ramènera 20 papiers sur le trafic des esclaves en mer Rouge. Articles qu’il ré-exploitera, l’année suivante sous forme de livre « Marchés d’esclaves ».
Il écrit ensuite « Fortune Carré » dont les héros sont son guide yéménite et… Henri de Monfreid.


Enfants aux bonnets éclatants, femmes voilées, bédouines aux cheveux sauvages, portefaix aux muscles magnifiques, pêcheurs à demi nu, cultivateurs, (…) Comment traduire cette révélation d’un Orient intact et qui se défend contre l’étranger aussi jalousement que ses femmes voilent leurs visages.
Joseph Kessel - Reportages Marchés d’esclaves



Fortune et Gloire 
Comme Rimbaud, Henri de Monfreid quitte la France pour des raisons obscures. Comme lui, il apprend l’Arabe. Il va plus loin, Montfreid se convertit à l’islam et devient : Abd al Haï « l’esclave du vivant ». 
Il construit un boutre et trafique entre les pas de la Corne de l'Afrique et le Yémen. Des perles, des armes, et du hashich sont transportés sur la mer Rouge, d'une rive à l'autre. Fortune ! 
C'est un ruffian dont la notoriété dépasse les rives de la mer Rouge. En 1933, il est contacté par Joseph Kessel pour l'éclairer dans les sombres méandres des trafics d'esclave. Les hommes deviennent amis. Sur ses conseils de Kessel, Monfreid s'adonne au journalisme et entreprend de faire publier les écrits de ses aventures. Henry de Monfreid – comme Rimbaud – pratique la photographie. 
Le cercle est bouclé, la roue tourne. 
Gloire ! 

« Mokha ! nom glorieux dont on honore le café comme d’un titre de noblesse, je la vois donc cette ville imposante » 
Henri de Monfreid – Les Secrets de la mer Rouge


Sur la route de Katmandou
Bien plus tard mon père m’a aussi raconté certaines histoires.
Étudiant en architecture à la fin des années 60, il entraîne ma mère à bord d’une Coccinelle sur la route de Katmandou. En passant le Bosphore, à peine en Asie, ils obliquent à droite. 
-       On racontait que les maisons-tours de Sana’a, la capitale, étaient des chefs d’œuvres. C’était vrai ! 
Avec ta mère, Diégo, on a randonnée dans le djebel Haraz. Des citadelles de pierres sèches. Un ingénieux système : les maisons mitoyennes les unes aux autres formaient un rempart défensif. Imagine Diego ce que nous avons vu aux confins du pays, au-delà du plus grand désert de sable du monde. Le Khub Al Khali, dépassait notre imagination et les bâtiments de Shibam l'entendement des architectes. Des maisons en pisée hautes de 5 étages ! Une vallée où les hommes collectaient encore l’encens et la myrrhe. Un  monde à l'origine des grandes caravanes.

Ce que ne raconte pas mon père, ce sont les difficultés qu'ils ont du surmonter pour rejoindre ce pays de bout du monde. Refoulés à la frontière jordano-saoudienne, ils ont fait demi-tour, traverser l'Arabie Saoudite en Coccinelle était tout simplement improbable. Ils ont donc, sillonné les plateaux rocailleux du Sinaï, longé le cordon vert du Nil, demandé à plusieurs reprises leur chemin au Soudan et en Ethiopie et finalement, comme Rimbaud, Monfreid et Kessel aborder le Yémen par la voie maritime.
À Djibouti, ils ont mis longtemps à trouver un bateau pour traverser le détroit de Bab el Mandeb - La Porte des Lamentations. Après un mois d’attente ils ont pu débarquer tous les trois : ma mère, mon père, et la Coccinelle comme tous les autres à Aden. 

Deux ans plus tard, ils sont revenus en France sans jamais avoir vu Katmandou.
Mon père a eu sa thèse avec mention. Ma mère militait pour la libération de la femme. La Coccinelle a été revendue.

J’ai tout lu… "Fortune Carré", "Les Aventures en mer Rouge" et bien d'autres livres, espérant trouver entre les lignes les raisons pour lesquelles le pays attirait ces hommes. Je n’y ai vu que des descriptions de terre dévastées, de troubles politiques entre les tribus, de luttes d’influences, d’ingérences de  gouvernements étrangers… rien de plus.

Puis… je suis tombé sur un reportage de Romain Gary. 
Encore un ruffian !  
Il avait été envoyé par le journal "France Soir" au Yémen. J’ai compris grâce à lui que ce qui fait la richesse du pays. Ce ne sont pas que les paysages, ni le qat, ni les cultures de café en terrasse mais les hommes… le peuple yéménite.

"Les trésors que j'ai ramenés de là-bas sont immatériels et, lorsque la plume ne s'en saisit pas, ils disparaissent à jamais. Le romancier que je suis, amoureux de ces diamants éphémères, parfois très purs, parfois noirs, mais toujours uniques et bouleversants dans leur mystérieux éclat, est parti à leur recherche vers cette mine de richesse et de pauvreté inépuisable que l'on appelait jadis l'âme humaine…"
Romain Gary – Les trésors de la mer Rouge


Actions 
Alors n’y tenant plus j’y suis allé à mon tour.
J’ai vu les ruines de l'ancien royaume de Sabah et j’ai pensé à ma mère, mon grand père et Malraux. 
J’ai dormi et j’ai mangé dans les maisons-tours de Sana’a, de Manakha et de Shibam. Et j’ai pris des photos des nouveaux remparts de la capitale pour mon père.
J’ai qaté avec des chefs de tribus et des agriculteurs, traversé le désert, bu de l’eau croupie. Baignant dans ma sueur sur une paillasse eu une longue discussion avec Kessel. 
J’ai longé la côte de la mer Rouge, visité une myriade d’îlots déserts en imaginant, dans ces criques, Henry de Montfreid mouiller son boutre.
Comme Rimbaud, j’ai gravi le volcan qui surplombe Aden et « les points dans mes poches percées » admiré l’Afrique.

J’ai rencontré des hommes et des femmes heureux. 
J'ai entendu les rires des enfants résonner dans les rues le long des vitraux polychromes. 
J'ai écouté des murmures derrières les moucharabiehs des hautes façades. 
J’ai croisé des reines, des femmes étirant la nuque sous des bidons d’eau, ou des paniers de légumes. 
J'ai marchandé ma botte de qat dans les souks colorés et animés. 
J’ai cheminé avec des hommes, Kalachnikof en bandoulière, sur les sentiers escarpés de montagne. 
J’ai soupesé la densité de la corne de rhinocéros d'un manche de jambia, le poignard que les hommes portent fièrement à la ceinture. 
J'ai bu le kawa, la décoction d'écorce de graine de café - la vraie graine étant toujours réservée à l'exportation. 
J'ai partagé une galette de semoule pour tout repas. Je me suis repu de papayes, de bananes et de pastèques dans la fraîcheur des jardinets irrigués par l'eau pure des wadi. 
J'ai passé des après-midi entières à philosopher sur le monde en buvant du thé assis dans les mafraj. 

Partout des hommes fiers m'ont scruté avant de m'ouvrir leurs portes, sondant les intentions de l'étranger avant de lui donner asile. J’ai demandé mon chemin dans le langage universelle : celui des yeux, du sourire et des mains. J’ai fait des parties endiablées de football dans la poussière et la lumière du soir. 
Partout de la Tihama à l'Hadramaout, des montagnes de l’Haraz à la mer Rouge, des sables du désert du Khub al Khali à l'océan Indien… on m'a réservé le même accueil. 

Partout les premiers mots échangés ont été : Welcome to Yémen ! 



mardi 15 décembre 2015

Le Cheikh, la chèvre et la cité perdue


L
e Cheikh Ibrahim tremble.
Il tremble car il sait que son stratagème ne vaut pas la peau de la chèvre qu'il tient au bout d'un cordon de cuir.
Il tremble, car devant lui s'élève une façade gigantesque taillée dans la roche comme sortie d'un autre temps. D'un coup d'œil, il estime sa hauteur à 40 mètres et sa largeur à 30 mètres ; Il ne se trompe pas de beaucoup.
Une des six colonnes de la base de l'édifice est cassée, le fût gît dans le sable du désert. L'homme qui se fait appeler Cheikh Ibrahim par les bédouins, reconnaît dans le dessin des bas-reliefs une représentation de Castor et Pollux, des amazones, un aigle, et surtout il discerne sur l'urne qui surmonte le chapiteau, une sculpture de Tyché, ou serait-ce Isis la déesse égyptienne ? Elle tient sous son bras gauche une corne d'abondance et déverse dans un mouvement figé, les richesses d'une civilisation disparue.


Le Cheikh, 
la chèvre 
et la cité perdue







A
rtifices


Des perles de sueurs coulent le long de ses tempes, ses mains tremblent et sont moites.
Sous le turban, derrière une barbe fournie et des habits orientaux se cache un jeune savant européen, en quête de fortune et de gloire. Son véritable nom ? Johann Ludwig Burckhardt.
Il a peur car il sait que sa présence en ces lieux est a peine tolérée par les habitants de la région. Les bédouins gardent jalousement le secret de la cité de pierre en espérant découvrir le trésor des Nabatéens. Fouillant inlassablement les tombeaux et systématiquement toutes les grottes taillées dans le grès rose.

Sous prétexte d'offrir la chèvre en sacrifice sur le tombeau d'Aaron et grâce à son déguisement et sa parfaite connaissance de la langue et du Coran, Johann Ludwig a pu engager un guide, indispensable accompagnateur, pour le conduire dans le dédale de roche qui protège la montagne Sainte.
Il sait qu'au moindre geste suspect ou à la moindre parole équivoque, le bédouin n'aura aucun état d'âme. Il le tuera sans sommation avec le grand couteau qui doit servir à sacrifier la chèvre. Il le tuera et laissera sa dépouille aux chacals du désert.



R
encontre avec un grand homme


Au même moment, à 3.741km du désert, Joseph Banks trône derrière sa table de travail dans l'hôtel particulier de la Royal Society.
Les boiseries cirées des murs rutiles sous les rayons du soleil. Toutes les fenêtres de l'immense bureau sont fermées car dehors il fait chaud. Quand il fait chaud à Londres une odeur de charogne en décomposition remonte de la Tamise. C'est une véritable puanteur et les ruelles pavées de la City sont calmes, c'est l'heure du thé.
Joseph Banks repose sa tasse sur le plateau et allume un cigare.
Il lit pour la troisième fois la missive reçue au courrier du jour. L'enveloppe porte des cachets de cires exotiques : Syrie, Turquie, Grèce… La feuille de papier a fait un long voyage sur terre et par-delà les mers pour arriver dans ses mains.
Il y a trois mois que Johann Ludwig Burckhardt lui a envoyé cette note.
La lettre informe le président de la Royal Society qu'après les deux longues années passées à parcourir sans relâche la terre de la Bible, du Coran et des Evangiles, le jeune homme se sent enfin prêt.
Il maîtrise dorénavant les subtilités de la grammaire. Il se joue des accents de la langue arabe et connaît le coran dans les moindres sourates.
Il est enfin prêt pour sa grande aventure  et peut quitter la Syrie et le Liban vers le sud de l'Arabie, l'Egypte et le grand désert du Sahara.

Joseph Banks est soulagé.
Deux ans pour se préparer c'est long ! Il commençait à désespérer que Johann Ludwig ne se mette en route. Craignant de s'être trompé sur le compte de ce jeune homme qui un jour était entré dans son bureau plein d'espoir et de chimères.
Burckhardt voulait découvrir ce que personne avant lui n'avait pu atteindre : les sources du fleuve Niger en Afrique.
Séduit par la volonté d'acier de Johann Ludwig, Banks n'avait pas donné son accord à la première entrevue. Il avait ainsi testé la persévérance du jeune homme à plusieurs reprises.
Est-ce que le jeune homme serait capable de le solliciter plusieurs fois ?
Est-ce que ce jeune homme n'irait pas courir plusieurs lièvres à la fois ?
Banks aime les hommes qui vont de l'avant. Il aime la persévérance et la pugnacité. Il aime aussi que ça aille vite.

HMS Endeavour
En son temps, Joseph Banks a participé au premier voyage autour du monde à bord de l'HMS Endeavour, un petit trois mâts de 368 tonnes, commandé par le capitaine James Cook.
Il faut dire que Banks avait largement contribué au financement de cette expédition. Grâce à l'héritage de la fortune foncière de son père, il avait, en revendant une partie de ses terres, pu acheter sa place sur l'HMS Endeavour et gagner l'amitié du capitaine.
Passionné de botanique, Joseph Banks a rapporté de ce voyage un plant d'eucalyptus et de mimosa et un étrange spécimen d'un animal. La bête utilise sa longue queue comme d'un balancier pour se déplacer et comme d'un trépied pour se reposer. De plus, le petit de l'animal sort à l'état d'embryon et se réfugie dans une poche située sur le ventre de la mère et y reste le temps de son développement à terme. Même son nom est étrange, les aborigènes australiens produisent un son qui ressemble à un gargarisme  pour le nommer. De leurs lèvres épaisse sort quelque chose comme kangourou.
Du moins c'est ce que Banks a compris et c'est sous ce nom qu'il l'a référencé.

Joseph Banks avait sondé le regard de Ludwig par-dessus son bureau en acajou. Il lui avait dit à la fin de l'entretien : 
-       Jeune homme, ce que vous me contez là me semble intéressant. Je n'ai pas plus de temps à vous consacrer aujourd'hui, j'ai un rendez-vous très important, mais laissez-moi y réfléchir un peu et contactez-moi plus tard.

Le même scénario s'était reproduit plusieurs fois. Banks faisant mine d'être occupé à mille tâches bien plus importantes que de rencontrer et d'écouter le jeune Burckhardt. Repoussant, annulant au dernier moment leurs entrevues et leurs rendez-vous. Mais à chaque fois et inlassablement Johann Ludwig Burckhardt revenait à la charge comme si sa vie en dépendait.


C
hoisir : la vie de famille ou l'aventure


À vrai dire, sa vie en dépendait vraiment.
Johann Ludwig Burckhardt est né à Lausanne en 1784 d'une famille bâloise. En Suisse, il a étudié à Leipzig et Göttingen les langues orientales, il est doué et rêve d'aventures. La musique des grands espaces et les trompettes de la renommée l'appellent chaque jour un peu plus fort.
Il veut monter une expédition pour trouver et cartographier le cours supérieur du fleuve Niger… Personne n'a pu localiser ces sources avant lui. Le jeune homme est ambitieux, il veut se hisser parmi l'élite des grands explorateurs.

Mais… car il y a un mais, une jeune fille aux yeux clairs et aux cheveux blonds noués en chignon a d'autres ambitions pour lui.
Elle l'aime… Il l'aime… Cela ne fait aucun doute.
Elle veut se marier, acheter un grand appartement bourgeois en ville, fonder une famille, avoir des enfants…
Elle le pousse, l'exhorte à accepter la place d'avoué que lui propose son futur beau-père dans la banque qu'il dirige et dont il est propriétaire.
Elle le harcèle… Elle est belle, elle l'aime, il l'aime…
La vie est devant lui… Ailleurs.
Elle a tout organisé :  leur mariage, leur installation dans un "six pièces" du quartier Saint François.
- Mon ami remarquez comme les chevons du parquet sont disposés avec goût.
Il acquiesce d'un hochement de tête.
- Regardez ces plafonds à la française ! Ne sont-ils pas de toute beauté.
Il lève la tête et sourit d'un air entendu.
-       Ho mon doux et bel ange, il y a des volets aux fenêtres à l'intérieur et à l'extérieur, c'est vraiment idéal quand il fait très froid…
Il se penche à la fenêtre et ne voit que le ciel bleu, il sent une brise fraîche lui caresser le visage.
Elle a déjà embauché la femme de ménage et la cuisinière…
         - Nous ferons de cette pièce un boudoir!
Il s'enfuit !
Johann Ludwig Burckhardt abandonne la Confédération Helvétique, sa belle, sa vie… Un jour de l'an 1806.
Il erre un temps en Europe et ne sait par quel chemin se retrouve en Angleterre.
L'Angleterre, la terre des grands explorateurs.
Londres, la capitale séculaire des grands navigateurs, des aventuriers, du choléra, de la peste, du typhus et des incendies.
Londres du début du XIXème siècle compte un million d'habitants, à la fin du même siècle sa population aura enflé de six fois et demie. Le Londres, qu'un bébé du nom Charles Dickens qui vient de naître à Portsmouth décrira dans ses romans populaires.
Johann Ludwig doit parfaire ses connaissances. À Cambridge, il étudie l'archéologie, la géologie, la langue arabe et accessoirement la médecine. On l'excusera du peu ! Ses collégiens et professeurs l'appellent John Lewis, c'est plus pratique.
Il brigue ensuite une place ou même un emplois dans plusieurs expéditions scientifiques ou géographiques… Sans succès.
Jusqu'au jour où armé de son audace et de sa jeunesse, il pousse la porte du bureau de Joseph Banks, président de la Royal Society.

Banks croit en ce jeune homme. Il lui confit enfin un ordre de mission après moult rendez-vous ajournés, excusés ou non. Dès leur première rencontre Banks a su déceler dans le regard du jeune homme toute l'audace, l'opiniâtreté, l'abnégation… Toutes les qualités nécessaires pour mener à bien une expédition en Terra Incognita.
Dans les ruelles pavées de Londres, John Lewis vol plus qu'il ne court. La lettre cachetée du sceau de la Royal Society est dans la poche intérieure de sa redingote, tout contre son cœur.
Enfin il a sa mission qui le conduira, il en est certain au firmament des grands hommes.
C
onstruire une histoire, créer un personnage


Burckhardt quitte l'Angleterre en 1810.  En posant le pied en Syrie au terme d'un voyage en bateau qui lui fera découvrir Malte, il n'est plus Johann Ludwig ni John Lewis, il est devenu Cheikh Ibrahim.
Il s'est laissé pousser la barbe, s'est coiffé d'un turban, a endossé l'habit d'orient et sa religion. Durant deux ans, il visite, Alep, Damas, Palmyre, Tyr, Byblos, Beyrouth… Peaufinant son personnage, mais n'oubliant jamais sa véritable identité d'infidèle enfouis au plus profond de son être.
Dorénavant, aux yeux de tous, il EST le Cheikh Ibrahim et le restera durant toute sa vie.
Il signe toutefois sa correspondance avec Joseph Banks : Johann Ludwig ou même parfois Jean-Louis en souvenir de sa Suisse natale. Le président fait publier dans les grands quotidiens, ses aventures et ses rapports d'exploration sur le Moyen-Orient sous le nom de John Lewis, bien sûr.
Peu importe ! Burckhardt est tout à sa mission.

Au bout de deux ans d'études et de voyages, il s'estime prêt à mener sa quête, son Graal, les sources du Niger.
Il envoie une dernière missive au président de la Royal Society, celle là même que Joseph Banks lit à l'heure du thé dans son bureau lambrissé de bois cirés, à Londres.


A
u coin du feu, sous la nuit étoilée


Le jeune homme, quitte Alep, et se met en route pour le Caire.
Non loin de la citadelle croisée de Shawbak, dans la fraîcheur d'une nuit du mois d'août de cette année 1812, des nomades lui offrent l'hospitalité de leurs tentes.
Sous les étoiles, assis en cercle autour du feu, les conversations vont bon train et se poursuivent tard dans la nuit à grand renfort de thé et de dattes. Les langues se délient. Pour impressionner leur hôte, les nomades parlent des ruines d'une cité antique.
-       Cheikh, par-delà le Wadi Moussa, s'élève vers les cieux, un djebel, une montagne de roches et de pierres où est enterré le prophète Aaron.
-       Le frère de Moïse ?
-       Na'am Cheikh mais écoute plutôt ! La légende raconte que le sanctuaire est à l'orée d'une cité de pierre. Une cité construite par la volonté des Pharaons. En vérité Cheikh, je te le dis, le trésor de la haute et de la basse Egypte est ici, caché dans les canyons et les siqs.
-       Mais depuis le temps personne n'a encore rien trouvé ?

Cheikh Ibrahim est dubitatif, piqué au vif par la curiosité. Au loin un chien d'un autre campement jappe. Ses congénères lui répondent, un écho dans la nuit qui salut enfin la lune qui se lève. D'un coup la lumière des étoiles est moins intense, et les ombres apparaissent.
Pour cacher son intérêt le Cheikh se lève. Il va chercher un peu de bois sec derrière la tente noire tissée de poils de chameaux et de chèvres.
Par Allah, et si c'était vrai.
Si le trésor des pharaons était caché dans ces montagnes ?
Plus encore que l'or et les pierres précieuses des pharaons, c'est l'évocation d'une ville oubliée qui l'intrigue et aiguillonne sa curiosité.
Qu'elle est cette cité antique perdue et inconnue dans le désert ?

- Ami, ce que tu me contes là est très étrange. J'aimerais voir de mes propres   yeux ce que tu fais chanter et danser dans mon esprit.
- Wallah Cheikh ! Nos cousins bédouins de Wadi Moussa sont toujours à la recherche de cet or. Ils ne veulent personnes sur leur terre, ils gardent jalousement le secret. Des tonnes et des tonnes d'or, de pierres précieuses, de bijoux en argents…
-       Les trésors ne m'intéressent pas. La cité venue du passé m'interpelle. C'est le passé qui m'intéresse mon ami. En connaissant le passé on peut comprendre le présent et construire l'avenir.
-       Cheikh, tu es un sage parmi les sages.
U
n guide pour une découverte


Le village s'appelle El-Dji, il s'étend dans la vallée de Moïse. Burckhardt connaît la légende. Le prophète aurait fait jaillir douze sources en frappant le sol avec son bâton. Il loue les services d'un guide qui accepte de le conduire dans le dédale rocheux moyennant quelques thalers, des sandales et une djellaba neuve. Malgré ces deux dernières années passées au contact des nomades, des marchands et des érudits arabes, Burckhardt n'est pas sûr que son déguisement puisse résister à la suspicion et à la perspicacité de son guide bédouin.
Il sait que s'aventurer dans ces montagnes, où se cache une cité oubliée et un trésor, est risqué.
Il est trop tard pour renoncer.
Le trio – les deux hommes et la chèvre suivent le cours du Wadi Moussa.
Le sentier est caillouteux. Il fait déjà chaud pourtant le soleil se lève seulement au-dessus des falaises de grès. Une brise légère les accompagne.
Le stratagème fonctionne… Jusqu'à là tout va bien.
Ils passent devant des blocs de rochers taillés dans la masse.
-       Cheikh ! Ne t'attarde pas, ces blocs sont l'œuvre des djinns qui hantent les montagnes.
Il ne s'attarde pas. Il est intrigué par un édifice qui se dresse de l'autre coté de l'oued.
Une façade sculptée et surmontée d'obélisques l'intrigue. Les rayons du soleil levant caresse les bas-reliefs. Une porte taillée dans le roc laisse présager des pièces à l'intérieur. Mais impossible d'entrer, le guide presse le pas.
Que renferment ces façades ? Le fameux trésor des Pharaons ?
L'explorateur remarque sur la droite du chemin, en haut d'une petite falaise un texte sculpté. Sur le cartouche, il distingue deux langues le grec et l'araméen. Il manque de temps pour pouvoir déchiffrer les signes, il ne veut surtout pas éveiller la suspicion de son guide.
Ils ne s'arrêtent pas et continuent le long de la rivière.
L
e choc frontale


Une faille s'enfonce dans la montagne comme un long tunnel sombre. Une arche maçonnée marque l'entrée du canyon, comme pour signaler l'entrée dans un lieu saint ou dans un autre monde.
Il ralentit et prend une inspiration, l'arche est monumentale, il sait qu'il va découvrir ce qu'aucun Européen n'a pu voir depuis des temps immémoriaux. Il sait qu'il ne devrait pas être là.
Il tremble.
Mais les sirènes chantent, l'appel de la découverte est le plus fort. Il avance regardant et remarquant à la dérobé des niches sculpté tout au long de l'étroit canyon - le siq. Il note dans un coin de sa mémoire une multitude d'indices d'une présence humaine. Il ne peut évidemment pas sortir son carnet et sa mine de plomb afin de  prendre des notes ou de faire des croquis.
Les falaises rouges font échos à sa peur.
Ils avancent, le siq est de plus en plus étroit.
Soudain, une immense façade taillée dans la falaise de grès rouge et inondé par le soleil surgit au sortir du canyon. Elle est ornée de mille bas-relief, de fleurs, de coupes, de représentations humaines, d'animaux…
Johann Ludwig distingue deux étages dans le bâtiment. Il reconnaît l'influence hellénistique des chapiteaux corinthiens et du fronton brisé.

-       " Sa situation et sa beauté ont été calculées pour produire une extraordinaire impression sur le voyageur, qui aura emprunté pendant près d'une demi-heure le passage si sombre, et presque souterrain, que j'ai décrit."

Ecrira-t-il plus tard dans son journal.
Et d'ajouter quelques lignes plus loin.

-       "C'est l'un des plus élégants vestiges de l'Antiquité existant en Syrie. Son état de préservation ressemble à celui d'un édifice que l'on viendrait d'achever, et en l'examinant de plus près, j'ai constaté que sa construction a dû exiger un labeur considérable."

Son accompagnateur veut bien lui concéder le nom que les bédouins de sa tribu donnent à ce monument : Le Khazneh ! Mais il lui en interdit formellement l'entrée.
Le calendrier grégorien indique la date du 22 août 1812, il est à peine 8 heures du matin et Johann Ludwig Burckhardt vient de re-découvrir Pétra oubliée des hommes pendant des siècles et des siècles.

L
e voile est levé


Fort de ses connaissances, Johann Ludwig a l'intuition qu'il vient de découvrir une cité mythique.
Est-ce la ville où les rois mages ont fait étapes en apportant la myrrhe, l'encens, l'or à la naissance de Jésus?
Il lui faudra mettre tout cela sur papier plus tard car pour l'instant, ses faits et gestes sont surveillés par le bédouin de plus en plus nerveux.
Il le presse.
- Hâte toi Cheikh, la route est longue jusqu'au djebel Aaron.

Ils continuent leur cheminement.
Ils longent une allée de façades. Elles sont toutes différentes les unes des autres. Ils débouchent face à un théâtre taillé lui aussi dans la roche.
Les couleurs moirées sont éclatantes.
Johann Ludwig tremble.
Maintenant il tremble d'excitation car il sait que ce qu'il découvre est unique. Et devine très justement l'origine de cette cité.
Il écrira plus dans une de ses correspondances :
-       "En comparant les témoignages des divers auteurs, il semble très probable que les ruines de Wadi Moussa sont celles de l'ancienne Petra."
 De nombreuses questions se bousculent  :
Quel peuple fut capable de construire une cité de pierre au milieu du désert ?
Comment une ville peut rester cacher du reste du monde aussi longtemps ?
Pour l'heure il se concentre et imprime dans son cerveau ce qu'il voit et observe.
Sur la droite, la base de la montagne est entièrement taillée. Des monuments tous plus grands les uns que les autres, tous plus richement décorés les uns des autres…
Le guide l'entraîne sur la gauche, le long du ruisseau.
N'y tenant plus, Johann Ludwig ose entrer dans le seul bâtiment maçonné du site – le Qsar el Bint.
Il réveille l'animosité de son guide. L'homme devient de plus en plus suspicieux envers le Cheikh Ibrahim. Il le menace même :
-       Cheikh ou qui que tu sois, si tu es venu ici pour voler ma tribu, tu ne repartiras pas d'ici vivant.

Cheikh Ibrahim se confond en excuse.
Jure sur Allah et les Archanges qu'il ne veut ni voler, ni piller qui ou quoi que ce soit ! Mais qu'il est certes intrigué par les ruines de cette cité.
Une nouvelle fois le bédouin se calme.
Ils repartent aussitôt vers le djebel Aaron.
Au pied de la montagne, le guide ne veut pas aller plus loin. Ils sacrifient la chèvre.
Ils mangent les meilleurs morceaux, boivent un thé et repartent par le même chemin avant que la nuit ne tombe.

Johann Ludwig ne reste pas dans le village de Wadi Moussa. Il ne se sent pas en sécurité. Il veut surtout consigner dans son journal toutes les réflexions suscitées par sa découverte.
Il poursuit donc son chemin vers l'Afrique. 

L
'aventure continue


D'autres aventures attendent la courte vie du jeune Cheikh Ibrahim.
Poursuivant inlassablement les chemins de traverses qui doivent le conduire aux sources du Niger. Johann Ludwig voyage sous la protection des caravanes de chameaux qui sillonnent la péninsule Arabique et le nord-Est de l'Afrique.
Il s'égare un temps dans le sud de l'Egypte.

Il deviendra le premier européen à re-découvrir les temples d'Abou Simbel. Mais c'est une autre histoire.
Il se perd un peu plus dans les méandres du désert, traverse mer Rouge en boutre et débarque à La Mecque. Il réalise ainsi le pèlerinage musulman bien avant Richard Francis Burton !
Cela aussi est une autre histoire.
Il revient vers l'Afrique, parcourt le désert, dors dans le froid intense, marche sous le soleil de plomb.
Il mange ce qu'on lui donne, boit l'eau des puits et des jarres.
Il tombe malade.
E
t s'achève…


Affaibli par les piqûres de moustiques, épuisé par la dysenterie, le Cheikh Ibrahim meurt au Caire le 15 octobre 1817.
Johann Ludwig Burckhardt n'aura jamais cartographié les sources du fleuve Niger. Il n'aura pas eu le temps de tirer les lauriers de sa formidable découverte des temples d'Abou Simbel.
Mais l'histoire n'oubliera pas sa rocambolesque entrée sur la scène de l'archéologique moderne.
Aujourd'hui son ombre court sur les façades des tombeaux, son nom reste à jamais gravé dans le grès rouge de Petra.

Aujourd'hui le visiteur peut ressentir la même excitation que Johann Ludwig Burckhardt ressentait en arpentant le siq et en sillonnant les canyons des montagnes de Wadi Moussa, il y a tout juste 200 ans.