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lundi 8 février 2016

Le chemin de l’inspiration passe par Petra

Après deux ans de stérilité littéraire, c’est dans le désert jordanien que l’auteur d’Hercule Poirot retrouve l’inspiration qui l’avait quittée. Retour sur ces traces prolifiques où se sont mêlés passions et doutes.

Le cliquetis nerveux de la mécanique Remington rebondit en échos multiples sur les falaises de grès rouge des canyons de Pétra. Alors que les archéologues se reposent pendant les heures les plus chaudes de la journée, les pensées d’Agatha Christie s’agitent sur les touches de sa machine à écrire. Il y a deux ans déjà qu’elle a annoncé à son éditeur « a Christie for Christmas ». Mais depuis, l’inspiration est en panne. Jusqu’à cet été 1937 dans la moiteur épaisse du désert jordanien. La nabatéenne souffle à son oreille comme une muse. Deux titres devenus cultes sortiront de ce séjour : « Rendez-vous avec la mort » et « Mort sur le Nil ».
Petra porte un nom minéral. Tout n’y est que roche, bloc, caillou et sable… Par défis, les Nabatéens y avaient imaginé un système unique d’adduction d’eau pour irriguer un immense caravansérail sur les routes commerciales. Dans l’entre-deux guerre, l’équipe d’archéologues dirigée par Max Mallowan a découvert des vestiges de citernes sur les hauteurs du canyon et bien plus loin dans le désert. La ville était lovée dans un labyrinthe de roche dont on se transmettait le plan de bouches à oreilles de caravaniers. On faisait ici le négoce des richesses du sud de l’Arabie heureuse : myrrhe et encens qui s’échangeaient contre les soieries et épices d’Orient, les pierres et bois précieux de l’Afrique Noire. Petra était riche et puissante. C’était une place forte du commerce et des affaires décidant jusqu’au cours de l’once d’or. La découverte des routes maritimes, plus rapides, changea le centre de gravité de ce monde et l’oasis fut recouverte.
Dans la campagne de fouilles qu’elle escorte avec son jeune époux passionné d’archéologie, Agatha Christie organise l’intendance, réalise les prises de vue avec son Leica, numérote, inventorie, annote. Elle utilise parfois son pinceau à fard pour parfaire le nettoyage d’une petite céramique… Pendant les heures les plus chaudes, alors que tout le monde fait la sieste, elle écrit sans relâches : au cours d’une excursion touristique dans le site de Petra, une vieille femme acariâtre et tyrannique est retrouvée assassinée et tous les protagonistes de l’histoire ont une excellente raison de la tuer. Le scénario est simple et efficace. Le décor donne toute sa dimension à l’histoire.

Décor en berne
Depuis quelques jours, le cliquetis de la Remington habituellement si fluide, est nerveux et haché. Agatha bute sur un détail. Elle cherche dans ce labyrinthe le meilleur endroit pour mettre en scène la découverte macabre. Alors depuis une semaine, quand le soleil décline pour laisse exploser les couleurs moirées du grès, l’écrivain arpente méticuleusement l’ancienne oasis. Le mécontentement s’installe. Hier encore, elle est revenue bredouille de son exploration n’ayant découvert qu’un petit canyon qui débouche derrière l’ancien barrage à hauteur du grand siq.
C’est l’entrée principale du site qui s’ouvre sur le Kazneh – le trésor – par un canyon étroit. En fermant les yeux, on peut y imaginer la vieille Mme Boynton dans un numéro de mégère. Trop théâtral. Il faut à Agatha Christie un décor simple, facile à décrire et qui s’efface derrière son récit.
Un autre lieu parfait idéal : le Monastère El Deïr mieux proportionné que sa voisine sculptée dans le grès rouge. Le promontoire rocheux s’élevant à l’opposé du parvis serait idéal car il est creusé naturellement d’une petite grotte. Mais pour y parvenir, il faut remonter un vallon, le wadi Kharareeb, éloigné du centre de la cité. Trop loin pour l’empâté Hercule Poirot …
La place du sacrifice alors ? Elle domine le canyon. La vieille dame pourrait reposer au pied de l’obélisque, ou mieux, sur l’autel taillé dans la roche…. Trop haut. Les tombes royales ? Laquelle choisir : la façade colorée de la Tombe de la Soie, ou celle très érodée de la Tombe Corinthienne ? Une chose est sûre, ce ne sera pas dans l’ancien théâtre romain…

Rêveries fécondes 
Impossible de se décider. L’énervement gagne. La reine du polar s’étire et se résout à une pause. Tout est en désordre sur sa table. Ses propres photographies et ses croquis du site se mêlent aux reproductions des anciennes lithographies de David Roberts. Il faudrait ranger tout cela, mais il fait chaud, très chaud. Il est à peine 15heures, le thé ne sera servi que dans deux heures. Elle délasse ses bottines, s’évente et se laisse aller à la rêverie. Il est loin le temps de sa jeunesse. Elle rêvait alors de d’être chanteuse. Exit le temps de son premier mariage avec Archibald de la Royal Flying Corps. Finies les tromperies, les déprimes, les amnésies. Il y a eu ce pari avec sa sœur sans lequel elle n’aurait jamais écrit son premier roman policier, « Une mystérieuse affaire de style ». Le premier d’une longue série. Il y a les poèmes de cet étrange personnage, Adlous Huxley, qu’elle espère un jour rencontrer. Il y a Max, dont elle est follement amoureuse. Elle bénit le jour où ce couple d’archéologues, Léonard et Katherine Wooley, l’a invitée à Bagdad. C’est là-bas, à l’occasion d’une réception mondaine, qu’elle a rencontré Max. Le coup de foudre fut réciproque. Il est de 15 ans son cadet, mais qu’importe ! Quand, dans les soirées bourgeoises on évoque insidieusement de cet écart, elle a une réponse toute trouvée : « Épousez un archéologue : plus vous vieillissez, plus il vous aime ! »

Le temps passe et le livre n’avance pas. Agatha se lève et arpente la tente de long en large. « Je suis sortie de la tente pour me dégourdir et réfléchir, raconte-t-elle. J’ai marqué un temps d’arrêt sur le seuil, pour permettre à mes yeux de s’accoutumer à la forte luminosité. Quand j’ai enfin recouvré la vision, ce fut pour découvrir Max, assis sous un dais, immobile et tête baissée. Il étudiait une poterie et ressemblait à un Bouddha dans cette position. J’ai réalisé à cet instant que j’avais devant moi la solution à mon problème. C’est ici, dans le campement, au pied de Ksar el Bint, et nulle part ailleurs, que l’on devra découvrir la vieille dame. C’est au cœur du site fabuleux de Petra qu’Hercule Poirot devra faire marcher ses petites cellules grises, et faire preuve, une fois de plus, de sa redoutable intelligence…»





mardi 15 décembre 2015

Le Cheikh, la chèvre et la cité perdue


L
e Cheikh Ibrahim tremble.
Il tremble car il sait que son stratagème ne vaut pas la peau de la chèvre qu'il tient au bout d'un cordon de cuir.
Il tremble, car devant lui s'élève une façade gigantesque taillée dans la roche comme sortie d'un autre temps. D'un coup d'œil, il estime sa hauteur à 40 mètres et sa largeur à 30 mètres ; Il ne se trompe pas de beaucoup.
Une des six colonnes de la base de l'édifice est cassée, le fût gît dans le sable du désert. L'homme qui se fait appeler Cheikh Ibrahim par les bédouins, reconnaît dans le dessin des bas-reliefs une représentation de Castor et Pollux, des amazones, un aigle, et surtout il discerne sur l'urne qui surmonte le chapiteau, une sculpture de Tyché, ou serait-ce Isis la déesse égyptienne ? Elle tient sous son bras gauche une corne d'abondance et déverse dans un mouvement figé, les richesses d'une civilisation disparue.


Le Cheikh, 
la chèvre 
et la cité perdue







A
rtifices


Des perles de sueurs coulent le long de ses tempes, ses mains tremblent et sont moites.
Sous le turban, derrière une barbe fournie et des habits orientaux se cache un jeune savant européen, en quête de fortune et de gloire. Son véritable nom ? Johann Ludwig Burckhardt.
Il a peur car il sait que sa présence en ces lieux est a peine tolérée par les habitants de la région. Les bédouins gardent jalousement le secret de la cité de pierre en espérant découvrir le trésor des Nabatéens. Fouillant inlassablement les tombeaux et systématiquement toutes les grottes taillées dans le grès rose.

Sous prétexte d'offrir la chèvre en sacrifice sur le tombeau d'Aaron et grâce à son déguisement et sa parfaite connaissance de la langue et du Coran, Johann Ludwig a pu engager un guide, indispensable accompagnateur, pour le conduire dans le dédale de roche qui protège la montagne Sainte.
Il sait qu'au moindre geste suspect ou à la moindre parole équivoque, le bédouin n'aura aucun état d'âme. Il le tuera sans sommation avec le grand couteau qui doit servir à sacrifier la chèvre. Il le tuera et laissera sa dépouille aux chacals du désert.



R
encontre avec un grand homme


Au même moment, à 3.741km du désert, Joseph Banks trône derrière sa table de travail dans l'hôtel particulier de la Royal Society.
Les boiseries cirées des murs rutiles sous les rayons du soleil. Toutes les fenêtres de l'immense bureau sont fermées car dehors il fait chaud. Quand il fait chaud à Londres une odeur de charogne en décomposition remonte de la Tamise. C'est une véritable puanteur et les ruelles pavées de la City sont calmes, c'est l'heure du thé.
Joseph Banks repose sa tasse sur le plateau et allume un cigare.
Il lit pour la troisième fois la missive reçue au courrier du jour. L'enveloppe porte des cachets de cires exotiques : Syrie, Turquie, Grèce… La feuille de papier a fait un long voyage sur terre et par-delà les mers pour arriver dans ses mains.
Il y a trois mois que Johann Ludwig Burckhardt lui a envoyé cette note.
La lettre informe le président de la Royal Society qu'après les deux longues années passées à parcourir sans relâche la terre de la Bible, du Coran et des Evangiles, le jeune homme se sent enfin prêt.
Il maîtrise dorénavant les subtilités de la grammaire. Il se joue des accents de la langue arabe et connaît le coran dans les moindres sourates.
Il est enfin prêt pour sa grande aventure  et peut quitter la Syrie et le Liban vers le sud de l'Arabie, l'Egypte et le grand désert du Sahara.

Joseph Banks est soulagé.
Deux ans pour se préparer c'est long ! Il commençait à désespérer que Johann Ludwig ne se mette en route. Craignant de s'être trompé sur le compte de ce jeune homme qui un jour était entré dans son bureau plein d'espoir et de chimères.
Burckhardt voulait découvrir ce que personne avant lui n'avait pu atteindre : les sources du fleuve Niger en Afrique.
Séduit par la volonté d'acier de Johann Ludwig, Banks n'avait pas donné son accord à la première entrevue. Il avait ainsi testé la persévérance du jeune homme à plusieurs reprises.
Est-ce que le jeune homme serait capable de le solliciter plusieurs fois ?
Est-ce que ce jeune homme n'irait pas courir plusieurs lièvres à la fois ?
Banks aime les hommes qui vont de l'avant. Il aime la persévérance et la pugnacité. Il aime aussi que ça aille vite.

HMS Endeavour
En son temps, Joseph Banks a participé au premier voyage autour du monde à bord de l'HMS Endeavour, un petit trois mâts de 368 tonnes, commandé par le capitaine James Cook.
Il faut dire que Banks avait largement contribué au financement de cette expédition. Grâce à l'héritage de la fortune foncière de son père, il avait, en revendant une partie de ses terres, pu acheter sa place sur l'HMS Endeavour et gagner l'amitié du capitaine.
Passionné de botanique, Joseph Banks a rapporté de ce voyage un plant d'eucalyptus et de mimosa et un étrange spécimen d'un animal. La bête utilise sa longue queue comme d'un balancier pour se déplacer et comme d'un trépied pour se reposer. De plus, le petit de l'animal sort à l'état d'embryon et se réfugie dans une poche située sur le ventre de la mère et y reste le temps de son développement à terme. Même son nom est étrange, les aborigènes australiens produisent un son qui ressemble à un gargarisme  pour le nommer. De leurs lèvres épaisse sort quelque chose comme kangourou.
Du moins c'est ce que Banks a compris et c'est sous ce nom qu'il l'a référencé.

Joseph Banks avait sondé le regard de Ludwig par-dessus son bureau en acajou. Il lui avait dit à la fin de l'entretien : 
-       Jeune homme, ce que vous me contez là me semble intéressant. Je n'ai pas plus de temps à vous consacrer aujourd'hui, j'ai un rendez-vous très important, mais laissez-moi y réfléchir un peu et contactez-moi plus tard.

Le même scénario s'était reproduit plusieurs fois. Banks faisant mine d'être occupé à mille tâches bien plus importantes que de rencontrer et d'écouter le jeune Burckhardt. Repoussant, annulant au dernier moment leurs entrevues et leurs rendez-vous. Mais à chaque fois et inlassablement Johann Ludwig Burckhardt revenait à la charge comme si sa vie en dépendait.


C
hoisir : la vie de famille ou l'aventure


À vrai dire, sa vie en dépendait vraiment.
Johann Ludwig Burckhardt est né à Lausanne en 1784 d'une famille bâloise. En Suisse, il a étudié à Leipzig et Göttingen les langues orientales, il est doué et rêve d'aventures. La musique des grands espaces et les trompettes de la renommée l'appellent chaque jour un peu plus fort.
Il veut monter une expédition pour trouver et cartographier le cours supérieur du fleuve Niger… Personne n'a pu localiser ces sources avant lui. Le jeune homme est ambitieux, il veut se hisser parmi l'élite des grands explorateurs.

Mais… car il y a un mais, une jeune fille aux yeux clairs et aux cheveux blonds noués en chignon a d'autres ambitions pour lui.
Elle l'aime… Il l'aime… Cela ne fait aucun doute.
Elle veut se marier, acheter un grand appartement bourgeois en ville, fonder une famille, avoir des enfants…
Elle le pousse, l'exhorte à accepter la place d'avoué que lui propose son futur beau-père dans la banque qu'il dirige et dont il est propriétaire.
Elle le harcèle… Elle est belle, elle l'aime, il l'aime…
La vie est devant lui… Ailleurs.
Elle a tout organisé :  leur mariage, leur installation dans un "six pièces" du quartier Saint François.
- Mon ami remarquez comme les chevons du parquet sont disposés avec goût.
Il acquiesce d'un hochement de tête.
- Regardez ces plafonds à la française ! Ne sont-ils pas de toute beauté.
Il lève la tête et sourit d'un air entendu.
-       Ho mon doux et bel ange, il y a des volets aux fenêtres à l'intérieur et à l'extérieur, c'est vraiment idéal quand il fait très froid…
Il se penche à la fenêtre et ne voit que le ciel bleu, il sent une brise fraîche lui caresser le visage.
Elle a déjà embauché la femme de ménage et la cuisinière…
         - Nous ferons de cette pièce un boudoir!
Il s'enfuit !
Johann Ludwig Burckhardt abandonne la Confédération Helvétique, sa belle, sa vie… Un jour de l'an 1806.
Il erre un temps en Europe et ne sait par quel chemin se retrouve en Angleterre.
L'Angleterre, la terre des grands explorateurs.
Londres, la capitale séculaire des grands navigateurs, des aventuriers, du choléra, de la peste, du typhus et des incendies.
Londres du début du XIXème siècle compte un million d'habitants, à la fin du même siècle sa population aura enflé de six fois et demie. Le Londres, qu'un bébé du nom Charles Dickens qui vient de naître à Portsmouth décrira dans ses romans populaires.
Johann Ludwig doit parfaire ses connaissances. À Cambridge, il étudie l'archéologie, la géologie, la langue arabe et accessoirement la médecine. On l'excusera du peu ! Ses collégiens et professeurs l'appellent John Lewis, c'est plus pratique.
Il brigue ensuite une place ou même un emplois dans plusieurs expéditions scientifiques ou géographiques… Sans succès.
Jusqu'au jour où armé de son audace et de sa jeunesse, il pousse la porte du bureau de Joseph Banks, président de la Royal Society.

Banks croit en ce jeune homme. Il lui confit enfin un ordre de mission après moult rendez-vous ajournés, excusés ou non. Dès leur première rencontre Banks a su déceler dans le regard du jeune homme toute l'audace, l'opiniâtreté, l'abnégation… Toutes les qualités nécessaires pour mener à bien une expédition en Terra Incognita.
Dans les ruelles pavées de Londres, John Lewis vol plus qu'il ne court. La lettre cachetée du sceau de la Royal Society est dans la poche intérieure de sa redingote, tout contre son cœur.
Enfin il a sa mission qui le conduira, il en est certain au firmament des grands hommes.
C
onstruire une histoire, créer un personnage


Burckhardt quitte l'Angleterre en 1810.  En posant le pied en Syrie au terme d'un voyage en bateau qui lui fera découvrir Malte, il n'est plus Johann Ludwig ni John Lewis, il est devenu Cheikh Ibrahim.
Il s'est laissé pousser la barbe, s'est coiffé d'un turban, a endossé l'habit d'orient et sa religion. Durant deux ans, il visite, Alep, Damas, Palmyre, Tyr, Byblos, Beyrouth… Peaufinant son personnage, mais n'oubliant jamais sa véritable identité d'infidèle enfouis au plus profond de son être.
Dorénavant, aux yeux de tous, il EST le Cheikh Ibrahim et le restera durant toute sa vie.
Il signe toutefois sa correspondance avec Joseph Banks : Johann Ludwig ou même parfois Jean-Louis en souvenir de sa Suisse natale. Le président fait publier dans les grands quotidiens, ses aventures et ses rapports d'exploration sur le Moyen-Orient sous le nom de John Lewis, bien sûr.
Peu importe ! Burckhardt est tout à sa mission.

Au bout de deux ans d'études et de voyages, il s'estime prêt à mener sa quête, son Graal, les sources du Niger.
Il envoie une dernière missive au président de la Royal Society, celle là même que Joseph Banks lit à l'heure du thé dans son bureau lambrissé de bois cirés, à Londres.


A
u coin du feu, sous la nuit étoilée


Le jeune homme, quitte Alep, et se met en route pour le Caire.
Non loin de la citadelle croisée de Shawbak, dans la fraîcheur d'une nuit du mois d'août de cette année 1812, des nomades lui offrent l'hospitalité de leurs tentes.
Sous les étoiles, assis en cercle autour du feu, les conversations vont bon train et se poursuivent tard dans la nuit à grand renfort de thé et de dattes. Les langues se délient. Pour impressionner leur hôte, les nomades parlent des ruines d'une cité antique.
-       Cheikh, par-delà le Wadi Moussa, s'élève vers les cieux, un djebel, une montagne de roches et de pierres où est enterré le prophète Aaron.
-       Le frère de Moïse ?
-       Na'am Cheikh mais écoute plutôt ! La légende raconte que le sanctuaire est à l'orée d'une cité de pierre. Une cité construite par la volonté des Pharaons. En vérité Cheikh, je te le dis, le trésor de la haute et de la basse Egypte est ici, caché dans les canyons et les siqs.
-       Mais depuis le temps personne n'a encore rien trouvé ?

Cheikh Ibrahim est dubitatif, piqué au vif par la curiosité. Au loin un chien d'un autre campement jappe. Ses congénères lui répondent, un écho dans la nuit qui salut enfin la lune qui se lève. D'un coup la lumière des étoiles est moins intense, et les ombres apparaissent.
Pour cacher son intérêt le Cheikh se lève. Il va chercher un peu de bois sec derrière la tente noire tissée de poils de chameaux et de chèvres.
Par Allah, et si c'était vrai.
Si le trésor des pharaons était caché dans ces montagnes ?
Plus encore que l'or et les pierres précieuses des pharaons, c'est l'évocation d'une ville oubliée qui l'intrigue et aiguillonne sa curiosité.
Qu'elle est cette cité antique perdue et inconnue dans le désert ?

- Ami, ce que tu me contes là est très étrange. J'aimerais voir de mes propres   yeux ce que tu fais chanter et danser dans mon esprit.
- Wallah Cheikh ! Nos cousins bédouins de Wadi Moussa sont toujours à la recherche de cet or. Ils ne veulent personnes sur leur terre, ils gardent jalousement le secret. Des tonnes et des tonnes d'or, de pierres précieuses, de bijoux en argents…
-       Les trésors ne m'intéressent pas. La cité venue du passé m'interpelle. C'est le passé qui m'intéresse mon ami. En connaissant le passé on peut comprendre le présent et construire l'avenir.
-       Cheikh, tu es un sage parmi les sages.
U
n guide pour une découverte


Le village s'appelle El-Dji, il s'étend dans la vallée de Moïse. Burckhardt connaît la légende. Le prophète aurait fait jaillir douze sources en frappant le sol avec son bâton. Il loue les services d'un guide qui accepte de le conduire dans le dédale rocheux moyennant quelques thalers, des sandales et une djellaba neuve. Malgré ces deux dernières années passées au contact des nomades, des marchands et des érudits arabes, Burckhardt n'est pas sûr que son déguisement puisse résister à la suspicion et à la perspicacité de son guide bédouin.
Il sait que s'aventurer dans ces montagnes, où se cache une cité oubliée et un trésor, est risqué.
Il est trop tard pour renoncer.
Le trio – les deux hommes et la chèvre suivent le cours du Wadi Moussa.
Le sentier est caillouteux. Il fait déjà chaud pourtant le soleil se lève seulement au-dessus des falaises de grès. Une brise légère les accompagne.
Le stratagème fonctionne… Jusqu'à là tout va bien.
Ils passent devant des blocs de rochers taillés dans la masse.
-       Cheikh ! Ne t'attarde pas, ces blocs sont l'œuvre des djinns qui hantent les montagnes.
Il ne s'attarde pas. Il est intrigué par un édifice qui se dresse de l'autre coté de l'oued.
Une façade sculptée et surmontée d'obélisques l'intrigue. Les rayons du soleil levant caresse les bas-reliefs. Une porte taillée dans le roc laisse présager des pièces à l'intérieur. Mais impossible d'entrer, le guide presse le pas.
Que renferment ces façades ? Le fameux trésor des Pharaons ?
L'explorateur remarque sur la droite du chemin, en haut d'une petite falaise un texte sculpté. Sur le cartouche, il distingue deux langues le grec et l'araméen. Il manque de temps pour pouvoir déchiffrer les signes, il ne veut surtout pas éveiller la suspicion de son guide.
Ils ne s'arrêtent pas et continuent le long de la rivière.
L
e choc frontale


Une faille s'enfonce dans la montagne comme un long tunnel sombre. Une arche maçonnée marque l'entrée du canyon, comme pour signaler l'entrée dans un lieu saint ou dans un autre monde.
Il ralentit et prend une inspiration, l'arche est monumentale, il sait qu'il va découvrir ce qu'aucun Européen n'a pu voir depuis des temps immémoriaux. Il sait qu'il ne devrait pas être là.
Il tremble.
Mais les sirènes chantent, l'appel de la découverte est le plus fort. Il avance regardant et remarquant à la dérobé des niches sculpté tout au long de l'étroit canyon - le siq. Il note dans un coin de sa mémoire une multitude d'indices d'une présence humaine. Il ne peut évidemment pas sortir son carnet et sa mine de plomb afin de  prendre des notes ou de faire des croquis.
Les falaises rouges font échos à sa peur.
Ils avancent, le siq est de plus en plus étroit.
Soudain, une immense façade taillée dans la falaise de grès rouge et inondé par le soleil surgit au sortir du canyon. Elle est ornée de mille bas-relief, de fleurs, de coupes, de représentations humaines, d'animaux…
Johann Ludwig distingue deux étages dans le bâtiment. Il reconnaît l'influence hellénistique des chapiteaux corinthiens et du fronton brisé.

-       " Sa situation et sa beauté ont été calculées pour produire une extraordinaire impression sur le voyageur, qui aura emprunté pendant près d'une demi-heure le passage si sombre, et presque souterrain, que j'ai décrit."

Ecrira-t-il plus tard dans son journal.
Et d'ajouter quelques lignes plus loin.

-       "C'est l'un des plus élégants vestiges de l'Antiquité existant en Syrie. Son état de préservation ressemble à celui d'un édifice que l'on viendrait d'achever, et en l'examinant de plus près, j'ai constaté que sa construction a dû exiger un labeur considérable."

Son accompagnateur veut bien lui concéder le nom que les bédouins de sa tribu donnent à ce monument : Le Khazneh ! Mais il lui en interdit formellement l'entrée.
Le calendrier grégorien indique la date du 22 août 1812, il est à peine 8 heures du matin et Johann Ludwig Burckhardt vient de re-découvrir Pétra oubliée des hommes pendant des siècles et des siècles.

L
e voile est levé


Fort de ses connaissances, Johann Ludwig a l'intuition qu'il vient de découvrir une cité mythique.
Est-ce la ville où les rois mages ont fait étapes en apportant la myrrhe, l'encens, l'or à la naissance de Jésus?
Il lui faudra mettre tout cela sur papier plus tard car pour l'instant, ses faits et gestes sont surveillés par le bédouin de plus en plus nerveux.
Il le presse.
- Hâte toi Cheikh, la route est longue jusqu'au djebel Aaron.

Ils continuent leur cheminement.
Ils longent une allée de façades. Elles sont toutes différentes les unes des autres. Ils débouchent face à un théâtre taillé lui aussi dans la roche.
Les couleurs moirées sont éclatantes.
Johann Ludwig tremble.
Maintenant il tremble d'excitation car il sait que ce qu'il découvre est unique. Et devine très justement l'origine de cette cité.
Il écrira plus dans une de ses correspondances :
-       "En comparant les témoignages des divers auteurs, il semble très probable que les ruines de Wadi Moussa sont celles de l'ancienne Petra."
 De nombreuses questions se bousculent  :
Quel peuple fut capable de construire une cité de pierre au milieu du désert ?
Comment une ville peut rester cacher du reste du monde aussi longtemps ?
Pour l'heure il se concentre et imprime dans son cerveau ce qu'il voit et observe.
Sur la droite, la base de la montagne est entièrement taillée. Des monuments tous plus grands les uns que les autres, tous plus richement décorés les uns des autres…
Le guide l'entraîne sur la gauche, le long du ruisseau.
N'y tenant plus, Johann Ludwig ose entrer dans le seul bâtiment maçonné du site – le Qsar el Bint.
Il réveille l'animosité de son guide. L'homme devient de plus en plus suspicieux envers le Cheikh Ibrahim. Il le menace même :
-       Cheikh ou qui que tu sois, si tu es venu ici pour voler ma tribu, tu ne repartiras pas d'ici vivant.

Cheikh Ibrahim se confond en excuse.
Jure sur Allah et les Archanges qu'il ne veut ni voler, ni piller qui ou quoi que ce soit ! Mais qu'il est certes intrigué par les ruines de cette cité.
Une nouvelle fois le bédouin se calme.
Ils repartent aussitôt vers le djebel Aaron.
Au pied de la montagne, le guide ne veut pas aller plus loin. Ils sacrifient la chèvre.
Ils mangent les meilleurs morceaux, boivent un thé et repartent par le même chemin avant que la nuit ne tombe.

Johann Ludwig ne reste pas dans le village de Wadi Moussa. Il ne se sent pas en sécurité. Il veut surtout consigner dans son journal toutes les réflexions suscitées par sa découverte.
Il poursuit donc son chemin vers l'Afrique. 

L
'aventure continue


D'autres aventures attendent la courte vie du jeune Cheikh Ibrahim.
Poursuivant inlassablement les chemins de traverses qui doivent le conduire aux sources du Niger. Johann Ludwig voyage sous la protection des caravanes de chameaux qui sillonnent la péninsule Arabique et le nord-Est de l'Afrique.
Il s'égare un temps dans le sud de l'Egypte.

Il deviendra le premier européen à re-découvrir les temples d'Abou Simbel. Mais c'est une autre histoire.
Il se perd un peu plus dans les méandres du désert, traverse mer Rouge en boutre et débarque à La Mecque. Il réalise ainsi le pèlerinage musulman bien avant Richard Francis Burton !
Cela aussi est une autre histoire.
Il revient vers l'Afrique, parcourt le désert, dors dans le froid intense, marche sous le soleil de plomb.
Il mange ce qu'on lui donne, boit l'eau des puits et des jarres.
Il tombe malade.
E
t s'achève…


Affaibli par les piqûres de moustiques, épuisé par la dysenterie, le Cheikh Ibrahim meurt au Caire le 15 octobre 1817.
Johann Ludwig Burckhardt n'aura jamais cartographié les sources du fleuve Niger. Il n'aura pas eu le temps de tirer les lauriers de sa formidable découverte des temples d'Abou Simbel.
Mais l'histoire n'oubliera pas sa rocambolesque entrée sur la scène de l'archéologique moderne.
Aujourd'hui son ombre court sur les façades des tombeaux, son nom reste à jamais gravé dans le grès rouge de Petra.

Aujourd'hui le visiteur peut ressentir la même excitation que Johann Ludwig Burckhardt ressentait en arpentant le siq et en sillonnant les canyons des montagnes de Wadi Moussa, il y a tout juste 200 ans.













samedi 2 mai 2015

Sur la route de l'encens

Il faut le sol calcaire des montagnes ensoleillées de l’Arabie, parfois baignées par les queues de mousson, pour que mon arbre, un arbuste plutôt, puisse s’épanouir. 
Il faut inciser l’écorce de mon arbre pour me faire couler. Pas moins de trois entailles, car la première ne fera couler qu’un lait stérile, la deuxième n’apportera que quelques gouttes couleur miel, et enfin la troisième me libérera. 
Ainsi récolté sur l’écorce de l’arbre, je suis encore si anodin, si neutre, que l’on peut passer à côté de moi sans me remarquer. 
Il faut alors le feu ! Je brûle… et mon parfum exhale. Alors j’ensorcelle les hommes. Objet de convoitises et de trafics, commerce spéculatif, je suis à la source de grands bouleversements historiques : je suis l’encens.
De l’Egypte à l’Orient
Il y a très longtemps, une femme divinement belle régnait sur l’Egypte. Hatshepsout gouvernait le pays d’une main de fer dans un gant de velours. Dans le temple de Karnak, elle fit ériger des obélisques. Puis se fit couronner pharaon, devenant ainsi le cinquième souverain de la XVIIIe dynastie. « La » pharaon faisait courir le mythe de sa naissance divine. Elle  s’appliquait à magnifier son propre temple, Deir el-Bahari, qu’aujourd’hui encore on appelle le djeser djeseran, « le sublime des sublimes  »… 
Les cartouches gravés sur les murs du temple racontent à qui sait les lire qu’elle envoyait au bout du monde des navires pour me quérir. 
Mon parfum rythmait les cérémonies, j’accompagnais les princes et les princesses dans leur ultime voyage. Aucun embaumement ne pouvait se pratiquer sans ma présence.

Il y a longtemps, j’ai fait un long chemin dans le havresac d’un roi. J’y ai retrouvé les richesses des autres mondes. Le jeune Gaspard, à la peau claire, avait apporté l’or — symbole des richesses — de l’Orient. Balthazar —  le cuivré Balthazar — venant du Sud, la protection de la myrrhe. L’honneur de mon offrande aux parents du petit homme revint à Melchior. Le plus vieux et le plus sage des rois mages me portait depuis la grande Afrique. Pour les hommes, je représentais en ce temps la divinité du Christ.
Il n’y a pas si longtemps, on m’échangeait encore à prix d’or contre les autres richesses du monde, la soie, les épices, le sel… 
Des caravanes de plus de mille et quatre chameaux parcouraient l’Afrique et l’Orient, uniquement pour moi. De l’Arabie Heureuse à Bagdad, de Damas au Caire…
Du nomadisme aux bâtisseurs d’empire 
À la croisée des chemins de ces interminables caravanes, j’ai transformé un peuple de bergers en bâtisseurs. 
En ces temps, de simples pasteurs nomadisaient dans le grand désert arabique. Ils se regroupaient parfois pour piller les caravanes, me voler et me revendre plus loin. Ces hommes, les Nabatéens, ont compris que, grâce à moi, ils pouvaient aller plus loin. Ils pouvaient créer un royaume.
Alors, au milieu des déserts, ils ont bâti des cités enchanteresses, des havres de paix, d’immenses caravansérails. En entrant dans ces villes, les façades monumentales impressionnaient. Les entrepôts regorgeaient de marchandises. Au fond des boutiques, on spéculait sur le cours des épices et de l’or. Les temples offraient aux yeux des visiteurs des cérémonies fastueuses.  
Les Nabatéens ont su dompter l’eau si rare en façonnant des canaux sur des kilomètres de terres arides. Ils ont instauré des droits de douane sur les  marchandises. En échange de leur protection, ils ont taxé les caravaniers. Ils ont frappé leur propre monnaie. Ils ont rallié des milliers de personnes autour de leurs dieux. Ils ont unifié une langue et une écriture. 
Ils ont créé une société : un empire !
Tout cela pour moi et moi seul. J’ai changé la face du monde. 
Je suis une légende. Je suis l’encens !

jeudi 26 mars 2015

Nettoyage au Wadi Rum

Jordanie 

Gros plan sur les yeux bleus de Peter O’Toole, il crève l’écran. Travelling sur la droite : plan large et fixe sur le paysage. Des montagnes de grès rouge, des dunes de sable ocre et pourpre.
La séquence nous transporte en Jordanie dans le désert du Wadi Rum durant le tournage du célèbre film : Lawrence d’Arabie.
Le réalisateur David Lean a voulu une nature parfaite pour le ravissement des yeux du spectateur. Une composition : pour les besoins de cette scène, il a fait arracher tous les arbustes de l’oued. Il fallait que le désert du Wadi Rum fasse « plus » désert !!!
C’était en 1962. Depuis la conscience écologique a bien évolué.





Dans le viseur de mon caméscope, j’ai le même plan large que dans le film aux 7 oscars : les montagnes de grès et les dunes. Les arbustes ont repoussé depuis. Cette année, il y a même un tapis de fleurs violettes, les confins du désert ayant bénéficié d’un hiver pluvieux. Travelling sur la gauche et plan zoomé sur…
Une bouteille plastique. Elle crève l’écran.
Nous sommes en  2013. La conscience écologique a…
Chaque année, sur les 4 millions de touristes qui visitent la Jordanie, on peut estimer la fréquentation du petit désert du Wadi Rum à plus de 2 millions de visiteurs.  
La majorité de ces touristes sortent des hôtels de luxe d’Aqaba ou d’Amman pour rejoindre le désert en bus climatisés. Aux portes du désert, leur excursion se poursuit sur les différents lieux de tournage du film, installés à l’arrière d’antiques 4x4 pick-up, assis sur des banquettes bricolées. Les différences de températures sont importantes. Ils épongent leur soif avec des sodas, de l’eau… Une fois vides, leurs bouteilles jonchent les ridelles des 4x4 et à la moindre secousse, au moindre coup de vent, elles s’échappent de la benne. Le sable du désert accueille ces cadavres.
C’est comme ça. Ils ne l’ont pas fait exprès…
Le guide-chauffeur bédouin ne s’arrête pas, il a un horaire à tenir, un autre groupe à prendre.


Parmi ces 2 millions de visiteurs, une petite poignée de personne préfère découvrir les secrets de ce désert et de la vie des Bédouins à pied, sur plusieurs jours et dormir à la belle étoile.
À pied, on a le temps, on prend le temps. On bouge, on agit. Alors, plutôt que râler après des touristes qui ne se rendent pas compte et qui ne l’ont pas fait exprès et qui… : On donne l’exemple.
Durant les vacances de fin d’année, les randonneurs des groupes Allibert ont simplement pris un grand sac-poubelle. Au cours de certaines étapes, ils ont  collecté ces bouteilles plastiques afin qu’elles soient brûlées au village de Rum. Ainsi, une douzaine de sacs ont été remplis, sans effort par des trekkeurs sous les yeux interloqués des touristes et des bédouins en 4x4.

L’image revient sur le visage de Peter O’Toole. Dans cette scène, Lawrence d’Arabie a chaud, il transpire, il a soif… Cadrage en plan italien : il se dirige vers son chameaux baraqué pour décrocher de la selle une outre de peau de chèvre. Il boit à la régalade.
Cette séquence du film tournée en 1962 nous rappelle que la gourde reste (en partie) une solution candide à nos problèmes écologiques d’aujourd’hui.