jeudi 6 août 2015

Les différents milieux (Part 2)

Après les montagnes (article publié le 6 mai 2015)
Voici les "iles"! 
A lire au choix : Sur le site Albert-Trekking : Les îles
ou ci-dessous tout simplement. 







Eaux turquoise, sable fin, soleil, nature exceptionnelle... les îles sont des appels aux rêves et aux mythes. Pour preuve, au substantif “île”, l’adjectif “paradisiaque” est le plus souvent apposé. Les Grecs y faisaient vivre le panthéon des dieux. Plus tard, au Moyen Age, on y situait le jardin d’Eden, et au XVIe siècle, une île était le théâtre du mythe de l’Utopie. Mythes de l’Atlantide, de Thulé, d’Avalon… Mystères de l’île de Pâques, des îles de pirates... 


Qu’est-ce qu’une île ? 
Très prosaïquement, la géographie la définit comme une masse de terre entourée d’eau de manière temporaire ou permanente. Une terre qui se prête à l’habitation humaine et à une vie économique propre. Une île peut être de la taille d’un continent ou de très petite superficie, comme l’atoll de Vaitupu dans l’archipel des Tuvalu (environ 5,6 km2). 
La géologie, quant à elle, distingue les îles par leur formation :
• Après la dernière glaciation, certaines parties intégrantes d’un continent ont été isolées par la montée des eaux. L’exemple le plus proche de l’Europe est la Grande-Bretagne.
• La Corse et la Sardaigne se sont détachées du radeau initial européen pour suivre leurs propres errances. Tout comme l’Australie faisait corps avec l’Antarctique avant de s’échapper vers le nord. La dérive des continents est à l’origine de ces îles.
• Les îles volcaniques surgissent des flots par accumulation de matière lors des éruptions (Hawaii, La Réunion, les Açores...).
• Certaines de ces îles volcaniques servent de support au développement d’un anneau de corail avant de s’éroder et de disparaître de la surface de l’eau. Ce sont les atolls des Maldives ou de Tahiti, par exemple.
• Enfin, il existe des îles artificielles qui permettent d’accroître la surface utile à la population comme les îles-radeaux de roseaux des Uros qui flottent sur le lac Titicaca.

Et pour le trekkeur ? 
Il y a tout d’abord le tropisme. Nulle part ailleurs on ne peut admirer un coucher et un lever de soleil sur l’horizon plan de l’océan. Nul autre espace (si ce n’est le désert) jouit d’une image si intimement liée au soleil. 
Ensuite, le concept de “robinsonnade” véhiculé par la littérature, le cinéma, la télévision, nous pousse (nous randonneurs) à un retour aux sources, à l’originel, l’envie d’être seul au monde.
Le paradoxe du trekkeur est de rechercher tout à la fois cet “isolement” dans les différents milieux qu’il fréquente (la montagne, les déserts et les îles), tout en partageant cette aventure avec des compagnons.
L’espace limité des îles, que l’on peut s’approprier aisément, est un avantage. Le voyageur repart le plus souvent avec avec le sentiment d’avoir fait le “tour” des lieux.



Tant de choses à découvrir…  
— Des sentiers originaux comme les levadas (canaux d’adduction d’eau) qui courent de part et d’autre des vallées et des volcans de Madère, ou les sentiers côtiers taillés dans la lave du Cap-Vert. 
— Une rencontre avec une culture oubliée : les mystères des moais de l’île de Pâques, les Akas néozélandais...
— Une langue singulière comme le créole des Antilles, le catalan des Baléares... 
— Une activité économique hors du temps : la pêche à la morue au large des Lofoten, les cultures maraîchères sous serre d’Islande...
— L’activité volcanique d’une grande majorité d’entre elles : les Eoliennes, Hawaii, les Aléoutiennes...
— Une faune surprenante : les kangourous, les opossums d’Australie, les lémuriens de Madagascar ou les varans géants de Komodo...
— Une flore endémique : les “sabres d’argent” de Maui à Hawaii, le pin des Canaries...
Les fonds sous-marins des Maldives, des Seychelles ou de Port-Cros, que l’on découvre simplement avec un masque et un tuba. 

Et, partout, le sourire des insulaires. Que l’on soit à Bali, en Crète, à Cuba ou au Groenland, l’accueil des îliens est direct, vrai et sincère. 

Ex-îles
L’île est donc “isolée” du reste du monde. Les deux mots, île et isolement, trouvent leur étymologie dans la même racine latine. 

Les îles ont servi et peuvent encore servir d’isolement naturel à l’homme. Qu’il soit volontaire comme celui de Gauguin et Brel dans les Marquises ou forcé comme celui de Napoléon sur les îles d’Elbe et de Sainte- Hélène, Mandela sur Robben Island Cap, Papillon au bagne de Cayenne. 
Sur l’Hudson, non loin de Liberty Island où s’élève la statue de la Liberté, Elis Island fut quant à elle la porte d’entrée d’un continent pour les immigrés au début du XXe siècle. 

mardi 4 août 2015

Maiden Saleh, ersatz de Petra ?

Dans Coke en stock et Au pays de l’or noir, Tintin nous faisait découvrir au cours de ses aventures une cité nabatéenne : Petra.
Hergé mettait alors le doigt sur les enjeux économiques des années futures et annonçait les chocs pétroliers de la fin du siècle. L’action se situait en grande partie dans un Etat imaginaire : le Khemed. A la lecture de ces bandes dessinées, il est frappant de constater que les paysages du Khemed sont plus proches de l’Arabie Saoudite que de la Jordanie. Pourtant, c’est bien Petra que le dessinateur a reproduit en dessinant le Siq et le Khazneh d’après les lithographies de David Roberts.
Hergé savait-il qu’il existe en Arabie Saoudite une autre cité nabatéenne du nom de Maiden Saleh ?


Avant que ne s’amorce le phénomène de désertification, il y a 30 000 ans, la péninsule Arabique bénéficiait d’un climat plus frais et humide qu’aujourd’hui. Au fil des années sans pluie, savanes et lacs ont disparu, laissant dans le paysage des reliques de cette époque. Le site de Maiden Saleh se cache dans le nord du pays, à 400 kilomètres de Médine, dans une plaine alluviale où sont disséminées des tours de grès. Aujourd’hui, le désert gangrène ce paysage rugueux, et les maisons du village d’Al Ula, tout proche, se blottissent autour d’une petite oasis. Au fond d’une gorge, les maigres palmiers dattiers et les jardins sont encore cultivés grâce à la pugnacité des habitants et portent fièrement leurs couleurs, le vert, comme un défi au désert avoisinant.

Le prophète et la légende de la chamelle miraculeuse

F
ier, Hatem, notre guide, l’est aussi, dans sa djellaba immaculée et coiffé du traditionnel keffieh rouge et blanc. Il nous accueille sur le parvis de l’unique hôtel du village. On le croirait tout droit sorti des aventures de Tintin. Il pourrait être le tuteur du jeune et odieux prince Abdallah.
Mais, très sérieusement, Hatem, en sa qualité de guide-interprète, est  mandaté par la Commission du tourisme et des antiquités. Il est chargé de faire découvrir la cité nabatéenne de Maiden Saleh à notre petit groupe.

L’homme est très érudit, croyant. Il commence par nous expliquer autour d’un verre de thé, qu’il y a treize siècle, le Coran faisait déjà mention d’une cité où les hommes habitaient des maisons creusées dans les rochers.
Maiden Saleh tire son nom d’une légende, que l’on retrouve dans le Livre Saint. Le prophète Saleh envoya aux Tamûds, une tribu de pasteurs vivant dans cette partie du désert, une chamelle miraculeuse comme preuve de l’existence d’un seul et unique dieu. Cette chamelle avait le pouvoir d’abreuver de son lait tous les habitants d’une ville ancienne. Sceptiques, les hommes de la tribu tuèrent la chamelle miraculeuse… Outrage au prophète et à son dieu ! Trois jours après, le temps d’un souffle, les Tamûds disparurent à tout jamais de la surface de la Terre.

Loin de la légende, les historiens situent entre le IIe siècle avant J.-C. et le IIe siècle après J.-C l’avènement d’une autre tribu : les Nabatéens.
Ces nomades du grand désert arabique ont commencé par piller les caravanes de marchandises puis, rapidement, ont établi des comptoirs d’échange et des caravansérails dans le désert, afin d’avoir la main- mise sur les richesses.
On retrouve ainsi leurs traces le long d’un axe sud-nord, entre le désert d’Arabie, le wadi Ram, dans l’actuelle Jordanie, et le Néguev.
La cité de Maiden Saleh est aussi appelée Hegra ou encore Al Hijr par l’Unesco, qui a inscrit ce site archéologique en 2008 sur sa liste des sites remarquables.

Hatem poursuit en notant que le site a été répertorié en 1876 par Charles Doughty, un écrivain voyageur dans la tradition anglaise. Il termine cette présentation sur une citation de Flavius Joseph. Dans ses mémoires, le Romain (dont le nom est inscrit sur le fronton d’un tombeau de Petra) décrivait les Nabatéens en ces termes : « Ce sont des nomades vivant sous la tente, ils n’ont pas de maison, ne boivent pas de vin et élèvent des moutons et des chameaux. »

Bâtisseurs d’empire : les Nabatéens 
A
u village d’Al Ula, nous montons dans des 4X4 rutilants pour parcourir 20 kilomètres d’une piste sèche et poussiéreuse et déboucher au détour d’une clôture sur un guichet planté au milieu de nulle part. Un petit homme nous délivre les tickets d’entrée et comptabilise les quelques rares visiteurs.
Hatem explique que le site archéologique de Maiden Saleh est fermé depuis 1985, afin de le protéger des dégradations. En effet, les Bédouins de la région ne voient pas d’un bon œil un afflux touristique. Afflux touristique est un bien grand mot : nous ne rencont




rerons pas un seul touriste durant notre séjour.

Le paysage n’a rien à voir avec Petra. Alors qu’en Jordanie l’ancien caravansérail se cache dans un labyrinthe de djebels rocheux, ici, une plaine s’ouvre à nous, immense et rude, battue par les vents. Seuls quelques acacias et quelques touffes de graminées supportent les lourds rayons du soleil. Au loin, les buttes rocheuses propices aux constructions troglodytiques.

« Les Nabatéens sont devenus de redoutables commerçants et des bâtisseurs hors pair », commente Hatem devant la première façade.
Ils commençaient la taille des façades par le haut des buttes rocheuses. Après chaque étape de la construction, la plate-forme façonnée à même le grès était détruite. Ils n’utilisaient pas d’échafaudage !
A Maiden Saleh, beaucoup d’édifices ne sont pas terminés, abandonnés avant d’être achevés par les tailleurs. Souvent, les sculpteurs ont rencontré une strate de grès sablonneux et n’ont pu poursuivre leur œuvre.
On retrouve sur les façades ce que les archéologues appellent le style « nabatéen » : des pyramides égyptiennes, des frontons grecs, des merlons (escaliers à l’envers) mésopotamiens. Les Nabatéens s’appropriaient l’architecture des autres grandes civilisations avec qui ils commerçaient.
La richesse du site est estimée à plusieurs centaines de monuments. Actuellement, 138 tombeaux rupestres ont été répertoriés.

Hatem nous emmène plus loin, son œil pétille, il veut absolument nous montrer les inscriptions gravées sur la falaise à droite d’un tombeau. Car si les façades de Maiden Saleh sont moins décorées qu’à Petra – seuls quelques griffons, serpents et aigles ornent les façades –, il faut voir dans les nombreuses inscriptions l’une des richesses du site.
L’écriture nabatéenne, issue de l’écriture araméenne, est la base de l’alphabet moderne arabe. Très peu d’archéologues sont capables de la déchiffrer et d’en comprendre le sens. Généralement, ce sont des ordres de construction ou des messages aux dieux nabatéens. Dushara, l’entité mâle, et El Uzza, l’entité femelle. Les représentations divines, de simples pierres appelées bétils, étaient exposées dans des niches.

Des canaux courent sur toutes les collines, alimentent des citernes creusées dans la roche pour  récupérer les eaux de pluie. Le système d’adduction d’eau était une des spécialités nabatéennes. Pourtant, ici, dans cette plaine, relique d’une oasis, la nappe phréatique était à moins de dix mètres de profondeur quand les frères dominicains Antonin Jaussen et Raphaël Savignac  redécouvrent le site en 1907.  Depuis, 131 puits ont déjà été mis au jour par les archéologues. Un mystère…

Au détour d’une faille, se cache l’unique triclinium recensé de l’ancienne ville. Un triclinium est une sorte de salle de réception, ou de salle à manger, que l’on pense être « communale », puisque, à ce jour, c’est le seul édifice retrouvé dans tout le site. On en dénombre plus de cinq à Petra, mais tous ont des proportions plus modestes.
Taillée dans la falaise, la pièce est  immense. Au sol, je compte mes pas et estime la largeur et la longueur à plus de 20 mètres x 20 mètres, et le plafond semble plus haut encore.
Des citernes d’eau sont creusées de chaque côté de l’entrée. Et l’on retrouve bien les trois banquettes, taillées elles aussi dans le grès, à droite, à gauche, et au fond. Ces banquettes présentent un petit décrochement sur lequel étaient déposés les plats pour les convives. Hatem précise que les scientifiques avancent l’hypothèse que le roi nabatéen servait lui-même ses hôtes lors des banquets.

Face visible et face cachée
Nous quittons l’ombre et la fraîcheur de la salle pour rejoindre une grande butte de grès. Dans les volutes de chaleur, la colline ressemble au dos d’une baleine. Sous le ciel sans nuages, les façades se succèdent, plus belles, plus fines, plus élancées les unes que les autres. Quelques acacias tendent leurs branches timidement, profitant de l’ombre de la falaise. La magie du site opère, notre petit groupe s’éparpille, oubliant les grosses pancartes gâchant la vue d’ensemble. Chacun veut vérifier encore une fois que l’ouverture ne cache rien d’autre qu’une petite pièce cubique nue, taillée dans le grès. Oubliant le soleil et la chaleur, tout le monde se retrouve autour d’Hatem, qui veut encore nous montrer une singularité de Maiden Saleh.
A l’écart du site principal, se dresse un monolithe isolé : « l’Unique ».
Façade monumentale taillée dans un bloc de grès défiant la platitude monotone du désert environnant, l’Unique porte bien son nom. Il se dresse tel un point d’interrogation sur cette civilisation nabatéenne disparue.

Les façades étaient-elles des tombeaux, des salles de culte ou tout simplement des devantures de magasin ?
C’est certainement en fouillant le sable au milieu des blocs rocheux pour exhumer la ville avec ses commerces, ses places, ses rues et ses habitations que nous en apprendrons plus. Les scientifiques ont la certitude que le site actuel de Maiden Saleh est un iceberg. Le plus important se cache sous terre…

De quoi faire rêver des générations d’archéologues.





mercredi 1 juillet 2015

L’effet Papillon

 Etat d'âme
J’ai rencontré Joao, un chauffeur de taxi qui attendait ses clients en faisant du body-building. Il avait dans le coffre de sa voiture des altères et un rameur. C’était à Madère.
Aux Açores, Zacarias, un autre chauffeur de taxi, était fou amoureux de Dolorès. Mais, elle ne le savait pas. 
Dans une île paradisiaque des Cyclades, j’ai discuté longuement avec un serveur qui ne travaillait l’été que pour faire du ski en hiver. Ses skis étaient dans un angle de la salle du restaurant, toujours dans son champ de vision.
J’ai grimpé avec Farswad, qui voulait devenir un grand alpinisme et gravir les plus hauts sommets de la planète. Il était iranien et ne pouvait pas sortir de son pays.
À Islamabad, Hussein, un policier qui n’en avait que faire que je lui raconte que j’avais raté mon avion, me tenait fermement le bras. Je n’avais pas de visa et il voulait me mettre en prison.
J’ai rencontré Zhang, un pêcheur chinois qui pouvait naviguer n’importe où en mer de Chine. Les pirates le laissaient tranquille ; lui-même était pirate.
J’ai bu le maté avec Claudio, un gaucho qui, tous les soirs, attendait sur son cheval que le soleil se couche, illuminant au loin les montagnes du Paine. Tandis qu’il buvait et admirait les couleurs, son troupeau de moutons se dispersait dans la pampa. 
J’ai parlé à Suzanne, une vieille Américaine.  Elle était archéologue et continuait à fouiller, seule, les vestiges d’un village néolithique. La mission était officiellement terminée depuis quatre ans. C’était dans le Sud de l’Egypte.
Sief, un très vieux Yéménite, rentrait à pied dans son village ; il avait acheté une kalachnikov au souk. Comme elle était trop lourde pour lui, il m’a demandé de la lui porter. Je suis retourné au souk le lendemain pour acheter des cartouches.
J’ai rencontré un chef de village camerounais qui avait 46 femmes. J’ai perdu le carnet sur lequel j’avais dessiné leur portrait au crayon de papier. Dommage… j’avais indiqué le nom de chacune au-dessous des esquisses.
J’ai passé de longues nuits sous les étoiles en compagnie d’un chamelier au Niger. Avec ses onze chameaux, il transportait du sel entre les salines d’Adramor et Agadez. Il rêvait qu’il plantait des palmiers dattiers dans une oasis et qu’enfin, il pouvait se poser.
J’ai rencontré Ace, un Navajo qui sniffait de la colle quand il n’avait plus d’argent pour le crack. Il se faisait houspiller par Emmanuelle, une institutrice périgourdine en mission de coopération dans la réserve.
Dans la Tadrart, au creux d’un abri-sous-roche, je suis tombé amoureux de la femme. Elle venait d’un autre temps, fine et délicate peinture rupestre, divine représentation de la femme en seulement trois traits.
J’ai habité plus de deux ans à Marrakech. Je passais tous les jours devant un mendiant aveugle assis non loin de la place Djema el Fna’a. Me sentant arriver, il me donnait la météo et me prédisait que j’allais mourir… Il terminait hilare : « Pas tout de suite, Patron. Tu profiteras du soleil encore aujourd’hui. » Je continuais ma route, en lui répondant : « Je te souhaite la même chose, Ali ! »
Une nuit en sortant d’un bar à Dar el Salam, j’ai croisé la route d’un gang de jeunes délinquants ivres et bruyants. Je n’ai pas eu à sortir mon couteau, on s’est juste croisés.
J’ai fait un bout de piste dans un taxi-brousse en Casamance, entre deux militaires. L’un d’eux s’était endormi, son FSA entre les jambes, le doigt sur la gâchette, quand un pneu a éclaté. Il s’est éveillé en sursaut en appuyant sur la détente. Le toit de la 4L n’a pas résisté et mon oreille droite a sifflé pendant trois jours. Je ne me souviens plus comment s’appelaient les soldats.
À Ushuaïa, j’ai rencontré Zita, une danseuse de tango qui voulait aller à Buenos Aires pour danser dans une revue. Aux dernières nouvelles, elle dansait dans la rue, dans le quartier de la Boca.
En Tunisie, j’ai pris en stop Mohamed et sa vieille télévision, il allait regarder un match de foot chez Ali plus loin… à plus de 20 kilomètres. J’ai vu le match Tunis–Gabes : 2 partout -  égalité. 
En Roumanie, Constantin, ivre de vodka, voulait forcer l’entrée du château de Bran en pleine nuit pour me prouver que Dracula était mort.
Je suis arrivé à Dubrovnik un jour où il neigeait. C’était la première fois que Goran voyait de la neige dans sa ville ; son père Darko aussi. Son grand-père Ivan se souvenait qu’une fois, il y a très longtemps, c’ était déjà arrivé.
À Hanoï, je n’ai jamais su le nom du portier de la fumerie d’opium. Il ne m’a jamais laissé entrer.
Avec Waheel, on a pris une voiture et on a traversé le désert jordanien pour aller visiter Bagdad. Je n’avais pas de papiers, c’était une folie ; on a bien rigolé.
À Jérusalem, j’ai vu un Rabin et un Imam attablés ensemble à une terrasse. Ils discutaient de choses et d’autres en sirotant un café au lait à la cardamome. Comme quoi, c’est possible. Je n’ai pas oublié d’écrire un vœu sur un petit bout de papier que j’ai confié à une fissure du Mur des Lamentations.
Je suis allé trois week-end de suite à Auschwitz. À chaque fois, il y avait une jeune fille, Sarah, qui déposait une gerbe de fleurs devant le bloc 5. Je me demande si elle y est encore aujourd’hui.
Un soir, j’étais à une représentation en plein air d’une version moderne de La Traviata, et j’ai vu un très gros papillon multicolore qui profitait des projecteurs. Il virevoltait dans la lumière, passant et repassant sur la scène. Il allait d’un chanteur à un autre, en suivant le tempo, rappelant à tous les invités que le plus beau des spectacles, c’est la vie.






vendredi 12 juin 2015

On y parle aussi d'escalade (part 3)

Livre

Bone 
Georges Chesbro
Édition Rivages / Noir

Georges Chesbro abandonne, une fois n’est pas coutume, son personnage fétiche de Mongo le Magnifique, l’acrobate nain reconverti en détective privé, pour nous emmener dans le monde des homeless de New York.
« Bone » erre dans les rues de Big-Apple sans lâcher une seconde un fémur humain fossilisé. Quel traumatisme l’a rendu amnésique et lui a fait perdre l’usage de la parole ? Qui est-il ? D’où vient-il ? Quel rapport a-t-il avec les meurtres des sans-abri de New York que l’on retrouve décapités ?
Avec l’aide d’Anne, employée des services sociaux de la municipalité, Bone va effectuer sa longue remontée des ténèbres de l’inconscient grâce à l’escalade. L’auteur se sert de ce prétexte pour nous brosser un tableau très réaliste des milliers de sans-abri qui survivent dans les grandes métropoles en marge de la société.
Les allusions à la montagne et à l’escalade apparaissent au fil de ce thriller. Dès le premier chapitre, les buildings de New York sont comparés à une chaîne de montagne. Au fil du livre, le subconscient de Bone laisse ressurgir des bribes de souvenir et c’est toujours en termes d’escalade ou de montagne qu’il les exprime (chute, sommet, prise cassée…)
Plusieurs fois Bone s’interroge sur sa vie antérieure en observant les seuls indices en sa possession : son corps souple et musclé et l’état de ses mains marquées presque déformées.
Pour les besoins de l’histoire, Georges Chesbro mélange un peu escalade et spéléologie mais c’est bien au cours de l’ascension en solo de Hook Mountain dans le parc national de Nyak Beach que notre héros recouvre la mémoire. 

mercredi 27 mai 2015

On y parle aussi d'escalade


Livre

Un homme est tombé
Tony Hillerman
Édition Rivages / Noir
 
Lors de l’ascension de « Ship Rock », une cordée de grimpeurs découvrent le squelette d’un homme, prisonnier à jamais du vaisseau de pierre comme le fut  « Tueur de Monstre » dans la mythologie Navajo.
Cette affaire n’est pas sans rappeler à Joe Leaphorn, le légendaire lieutenant de la police tribale navajo, l’énigme non résolue  de la disparition de Harold Breedlove, un riche propriétaire terrien. Aujourd’hui à la retraite, il reprend volontiers du service pour aider Jim Chee, officiellement chargé de l’enquête afin d’élucider ce mystère.
Tony Hillerman en grand spécialiste du polar ethnologique nous emporte dans une intrigue riche en détails que l’on s’évertue à reconstituer comme un puzzle…  Finalement il posera lui-même la dernière pièce.
Concernant les aspects techniques de l’escalade, Hillerman de son propre aveu (*), s’est documenté auprès de spécialistes américains. Il s’est rendu plusieurs fois à Zion Canyon et à Moab (les grands sites à proximité de chez lui) pour interviewer des grimpeurs et les observer en action.
Il en résulte des descriptifs précis de l’activité et du matériel qui reflètent tout à fait le style d’écriture du livre. Il en va de même de l’idylle naissante entre Jim Chee et sa jeune et séduisante assistante Bernadette Manuellito...

(*) Autobiographie de Tony Hillerman
Rares furent les déceptions
Editions Rivages / Noir

samedi 2 mai 2015

Sur la route de l'encens

Il faut le sol calcaire des montagnes ensoleillées de l’Arabie, parfois baignées par les queues de mousson, pour que mon arbre, un arbuste plutôt, puisse s’épanouir. 
Il faut inciser l’écorce de mon arbre pour me faire couler. Pas moins de trois entailles, car la première ne fera couler qu’un lait stérile, la deuxième n’apportera que quelques gouttes couleur miel, et enfin la troisième me libérera. 
Ainsi récolté sur l’écorce de l’arbre, je suis encore si anodin, si neutre, que l’on peut passer à côté de moi sans me remarquer. 
Il faut alors le feu ! Je brûle… et mon parfum exhale. Alors j’ensorcelle les hommes. Objet de convoitises et de trafics, commerce spéculatif, je suis à la source de grands bouleversements historiques : je suis l’encens.
De l’Egypte à l’Orient
Il y a très longtemps, une femme divinement belle régnait sur l’Egypte. Hatshepsout gouvernait le pays d’une main de fer dans un gant de velours. Dans le temple de Karnak, elle fit ériger des obélisques. Puis se fit couronner pharaon, devenant ainsi le cinquième souverain de la XVIIIe dynastie. « La » pharaon faisait courir le mythe de sa naissance divine. Elle  s’appliquait à magnifier son propre temple, Deir el-Bahari, qu’aujourd’hui encore on appelle le djeser djeseran, « le sublime des sublimes  »… 
Les cartouches gravés sur les murs du temple racontent à qui sait les lire qu’elle envoyait au bout du monde des navires pour me quérir. 
Mon parfum rythmait les cérémonies, j’accompagnais les princes et les princesses dans leur ultime voyage. Aucun embaumement ne pouvait se pratiquer sans ma présence.

Il y a longtemps, j’ai fait un long chemin dans le havresac d’un roi. J’y ai retrouvé les richesses des autres mondes. Le jeune Gaspard, à la peau claire, avait apporté l’or — symbole des richesses — de l’Orient. Balthazar —  le cuivré Balthazar — venant du Sud, la protection de la myrrhe. L’honneur de mon offrande aux parents du petit homme revint à Melchior. Le plus vieux et le plus sage des rois mages me portait depuis la grande Afrique. Pour les hommes, je représentais en ce temps la divinité du Christ.
Il n’y a pas si longtemps, on m’échangeait encore à prix d’or contre les autres richesses du monde, la soie, les épices, le sel… 
Des caravanes de plus de mille et quatre chameaux parcouraient l’Afrique et l’Orient, uniquement pour moi. De l’Arabie Heureuse à Bagdad, de Damas au Caire…
Du nomadisme aux bâtisseurs d’empire 
À la croisée des chemins de ces interminables caravanes, j’ai transformé un peuple de bergers en bâtisseurs. 
En ces temps, de simples pasteurs nomadisaient dans le grand désert arabique. Ils se regroupaient parfois pour piller les caravanes, me voler et me revendre plus loin. Ces hommes, les Nabatéens, ont compris que, grâce à moi, ils pouvaient aller plus loin. Ils pouvaient créer un royaume.
Alors, au milieu des déserts, ils ont bâti des cités enchanteresses, des havres de paix, d’immenses caravansérails. En entrant dans ces villes, les façades monumentales impressionnaient. Les entrepôts regorgeaient de marchandises. Au fond des boutiques, on spéculait sur le cours des épices et de l’or. Les temples offraient aux yeux des visiteurs des cérémonies fastueuses.  
Les Nabatéens ont su dompter l’eau si rare en façonnant des canaux sur des kilomètres de terres arides. Ils ont instauré des droits de douane sur les  marchandises. En échange de leur protection, ils ont taxé les caravaniers. Ils ont frappé leur propre monnaie. Ils ont rallié des milliers de personnes autour de leurs dieux. Ils ont unifié une langue et une écriture. 
Ils ont créé une société : un empire !
Tout cela pour moi et moi seul. J’ai changé la face du monde. 
Je suis une légende. Je suis l’encens !